« Venez, vite ! »
J’aidai Evelyn à se lever, la soutenant de tout mon poids. Ses jambes défaillantes refusaient de porter son corps affaibli, mais l’adrénaline me donna une force surhumaine. Je la fis basculer à l’intérieur de la pièce sécurisée, la calant doucement contre un fauteuil rembourré.
« Reste avec moi, Clara, entre ! » me supplia-t-elle en s’agrippant désespérément à ma manche, ses doigts noueux tremblant comme des feuilles au vent. « Ferme la porte ! »
« Je ne peux pas encore, madame. Le protocole de Lorenzo exige que le verrou externe soit scellé manuellement depuis le panneau du couloir pour que le sas de ventilation ne soit pas contaminé. Si je ferme de l’intérieur sans amorcer le verrou externe, ils pourront forcer le système hydraulique en moins de dix minutes ! »
« Non, mon enfant, ils vont te tuer ! » pleura la vieille femme.
« Personne ne vous touchera tant que je serai en vie, » répliquai-je avec une détermination sauvage que je ne me connaissais pas. « Vous êtes ma famille, Evelyn. »
Je repoussai doucement ses mains, enclenchai la commande primaire et refermai la lourde porte blindée, qui se scella avec un cliquetis sourd et définitif. De l’extérieur, le pan de mur reprit l’apparence parfaite d’un lambris ancien. Elle était en sécurité. Rien, pas même un tir de roquette, ne pouvait percer cet acier.
Je me retournai pour courir vers le panneau de dérivation dissimulé près de l’escalier.
Mais je n’eus pas le temps de faire trois pas.
Une silhouette franchit le seuil du salon d’un pas rageur, un pistolet automatique au poing. Trois mercenaires vêtus de noir et lourdement armés la suivaient, leurs armes fumantes attestant du massacre qu’ils venaient de perpétrer parmi les gardes du périmètre.
La silhouette s’arrêta au centre de la pièce, arrachant la capuche imperméable qui masquait son visage.
C’était Cassandra.
Mais ce n’était plus la mondaine sophistiquée aux manières de salon. Ses yeux exorbités luisaient d’une folie furieuse, ses cheveux détrempés collaient à ses joues creusées par la haine, et un rictus hideux déformait sa bouche. La robe de créateur avait laissé place à un trench-coat noir taché de boue.
« Tiens, tiens, tiens… » siffla-t-elle, sa voix tremblante d’une hystérie toxique. « La petite souillon d’orpheline. »
Je restai pétrifiée, le dos collé contre le mur, cherchant désespérément une issue. Mais les trois mercenaires bloquaient les deux issues du salon.
« Cassandra… Vous avez perdu la tête, » dis-je en essayant de gagner du temps, priant silencieusement pour que Lorenzo et ses hommes aient été alertés par la coupure des communications. « Lorenzo va vous anéantir. »
« Lorenzo ? » éclata-t-elle d’un rire strident, dément. « Lorenzo est tombé dans une embuscade sur la route 9 à cette heure-ci ! Mes associés du New Jersey s’occupent de lui et de ses chiens de garde ! Il ne reviendra jamais dans cette maison, tu m’entends ? Jamais ! »
Un coup de poignard sembla transpercer ma poitrine à cette annonce. Non, pas lui. C’était impossible. Lorenzo était indestructible.
« Tout cela à cause de toi ! » éructa Cassandra en s’avançant vers moi, pointant l’arme directement sur mon front. « Mon père s’est pendu la semaine dernière dans sa cellule après la faillite de nos entreprises ! Les Moretti ont tout saisi ! Mes comptes, mes villas, mes bijoux ! Je suis ruinée, traquée comme un animal sauvage ! Et tout ça pour quoi ? Pour une assiette brisée et une vieille carcasse inutile qui bave sur ses vêtements ! »
Elle scruta la pièce déserte d’un regard fiévreux.
« Où est-elle ? Où est cette vieille chienne ? Je veux qu’elle me voie te loger une balle entre les deux yeux avant que je ne l’étouffe de mes propres mains ! Où est-elle cachée ?! »
Je relevai la tête, plantant mes yeux droit dans les siens sans baisser le regard. La peur qui m’avait paralysée quelques instants plus tôt laissa place à un dégoût absolu et à une froide lucidité.
« Vous pouvez fouiller cette maison pendant des jours, Cassandra, vous ne la trouverez jamais. Et quant à vous… vous avez toujours été une misérable. Ce n’est pas Lorenzo qui vous a détruite. C’est votre propre pourriture intérieure. »
Folle de rage, Cassandra hurla et abattit le canon de son arme sur ma tempe.
La douleur explosa dans mon crâne en un éclair blanc aveuglant. Je m’effondrai sur le tapis persan, le goût métallique du sang envahissant ma bouche. Ma vision se troubla, mais je refusai de perdre conscience.
« Tue-la, » ordonna Cassandra à l’un de ses mercenaires en se détournant avec mépris. « Fais-la taire une bonne fois pour toutes, et faites sauter les murs s’il le faut pour trouver le coffre ! »
Le mercenaire s’avança, pointant son fusil d’assaut sur ma poitrine. Je fermai les yeux, murmurant une dernière prière pour Evelyn, pour ma famille… et pour Lorenzo.
Le coup partit.
Mais ce ne fut pas la détonation assourdissante du fusil du mercenaire.
Ce fut le claquement sec, perçant, inimitable d’un calibre .45 tiré avec une précision chirurgicale.
Le mercenaire s’effondra lourdement sur le sol à côté de moi, touché en plein cœur, son arme glissant sur le parquet.
Avant que les deux autres hommes n’aient pu réagir, deux nouvelles détonations retentirent en une fraction de seconde. Les deux assaillants s’écroulèrent comme des masses inertes, leurs armes tombant avec fracas.
Cassandra poussa un cri d’horreur et pivota vers les grandes portes-fenêtres qui venaient d’exploser sous la violence d’une entrée fracassante.
Trempé par la pluie battante, son manteau noir déchiré et maculé de sang qui ne semblait pas être le sien, Lorenzo Moretti se tenait là. Une arme dans chaque main, les yeux rougeoyants d’une rage biblique, il semblait tout droit surgi des enfers pour réclamer son dû.
Derrière lui, Matteo et une dizaine d’hommes d’élite faisaient irruption dans le salon, sécurisant chaque recoin en un ballet létal et silencieux.