Walter s’approcha de Caleb. Le jeune homme semblait rétrécir sous son ombre.

— Le document que tu as remis à Brooke n’est pas une garantie financière valide. C’est un faux en écriture publique. Et l’argent que tu as transféré sur Aegis n’a pas été investi dans des actions. J’ai fait geler les comptes destinataires ce matin à onze heures par ordonnance judiciaire d’urgence. Tes trois millions de dollars, Brooke, ainsi que les fonds volés à Jenna, sont sous séquestre fédéral.

Un bruit de sirène retentit au loin, brisant la nuit glaciale. Deux tonalités distinctes approchaient à vive allure : l’une aiguë et rapide, l’autre plus lourde et saccadée. Une ambulance et des voitures de police.

Brooke poussa un cri étouffé, un râle de bête prise au piège.

— Tu as appelé la police ? Tu as osé appeler la police chez nous ? Pour une affaire de famille ?!

— Ce n’est plus une affaire de famille, intervint Jenna.

La jeune femme s’était redressée. Malgré le sang qui avait coagulé sur sa joue, malgré la douleur qui lui déchirait le crâne et les spasmes d’angoisse qui nouaient son ventre, elle se tenait debout sans s’appuyer à la table. Ses yeux clairs, si doux d’ordinaire, fixaient Caleb avec une répulsion si absolue qu’elle semblait le dépouiller de toute existence humaine.

— Tu as frappé ta femme enceinte avec une bouteille devant notre fille de six ans, Caleb. Tu as comploté avec ma propre sœur pour nous jeter à la rue, moi et cet enfant qui va naître. Tu n’es pas ma famille. Tu n’es rien d’autre qu’un criminel pathétique qui a cru pouvoir voler ce qu’il n’avait pas le talent de bâtir.

Caleb se jeta soudain à genoux, rampant presque sur les débris de verre sans se soucier des éclats qui perçaient le tissu de son pantalon.

— Jenna… pardonne-moi ! C’était Brooke, c’est elle qui m’a poussé ! Elle me répétait que ton père allait nous déshériter, qu’il préparait un trust exclusif pour Mia et le bébé ! Elle disait que nous n’aurions plus rien ! J’ai paniqué, je te jure que j’ai paniqué ! La bouteille… c’était un geste incontrôlé, je visais Walter, je ne voulais pas te toucher, par pitié Jenna, pense à notre fille !

— Ne prononce plus jamais le nom de ma fille, murmura Jenna avec un dégoût si tranchant que Caleb s’arrêta net, figé au sol comme une bête écrasée.

Les gyrophares bleus et rouges balayèrent soudain les fenêtres de la salle à manger, découpant des ombres fantomatiques sur les rideaux de velours. Les crissements de pneus sur le gravier de l’allée résonnèrent dans le vestibule.

Brooke fit un pas vers la porte dérobée menant aux jardins d’hiver, mais Walter leva sa canne et barra le passage.

— Reste là où tu es, Brooke.

— Tu ne vas pas me détruire, Walter ! siffla-t-elle, les larmes de rage coulant enfin sur ses joues, emportant son mascara. Je suis ton sang ! Si je tombe, le nom des Hale sera traîné dans la boue de tous les journaux du pays ! L’action va s’effondrer ! Tu vas anéantir ton propre héritage !

Walter la regarda avec une tristesse infinie, mais sans la moindre hésitation.

— Mon héritage n’est pas une ligne sur un cours de bourse, Brooke. Mon héritage, c’étaient mes deux filles. Mais il y a bien longtemps que tu as cessé d’en faire partie. Tu as choisi de troquer ton nom et ton honneur contre un pourcentage de capital. Tu vas devoir en payer le prix jusqu’au dernier centime.

La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. Les voix fortes et professionnelles des ambulanciers et des officiers de police remplirent le hall d’entrée, guidés par Margaret.

En quelques secondes, l’élégante salle à manger fut investie par les uniformes. Deux agents se précipitèrent vers Caleb, le plaquant au sol parmi les débris de verre et de vin pour lui passer les menottes aux poignets. Caleb hurlait de protestation, affirmant qu’il s’agissait d’une querelle domestique banale, mais personne ne l’écoutait. Un troisième policier se plaça immédiatement devant Brooke, lui intimant l’ordre de ne faire aucun geste suspect pendant qu’il sécurisait les deux téléphones sur la table, désormais considérés comme pièces à conviction fédérales.

Les ambulanciers entourèrent Jenna avec une douceur empressée, lui posant une compresse stérile sur le front et vérifiant immédiatement son pouls et les battements cardiaques du fœtus à l’aide d’un petit appareil portable.

Le son rapide et régulier du cœur du bébé résonna dans la pièce : boum-boum, boum-boum, boum-boum.

Un sanglot de soulagement pur s’échappa de la poitrine de Jenna, le premier vrai sanglot depuis le début de ce cauchemar. L’enfant était vivant. Il luttait, tout comme elle.

— Madame, nous devons vous transporter immédiatement à l’hôpital pour suturer la plaie et passer une échographie de contrôle, dit l’urgentiste en la soutenant avec précaution.

— Je viens avec elle, déclara Walter sans la quitter des yeux.

Tandis qu’on évacuait Caleb sous les menottes, le visage contorsionné par la honte et la fureur impuissante, le jeune homme croisa une dernière fois le regard de Brooke. Il n’y avait plus d’amour, plus de complicité criminelle, rien que la haine féroce de deux complices qui comprenaient que leur avidité venait de les précipiter dans l’abîme. Un officier annonça formellement à Brooke qu’elle était retenue pour complicité de tentative d’escroquerie en bande organisée, détournement de fonds fiduciaires et obstruction à la justice, dans l’attente de son mandat d’arrêt officiel.

Trois mois plus tard.

La lumière douce du printemps baignait la véranda de la demeure familiale des Hale. Le jardin avait retrouvé ses couleurs, les magnolias commençaient à fleurir, et une brise tiède agitait les feuillages des chênes centenaires.

Jenna était assise dans un grand fauteuil en osier, vêtue d’une robe de lin bleu pâle. La cicatrice fine qui barrait sa tempe droite n’était plus qu’une ligne rose pâle, souvenir indélébile d’une nuit qui semblait appartenir à une autre vie. Sur ses genoux reposait son fils nouveau-né, Thomas, qui dormait d’un sommeil paisible, bercé par les bruits du vent. Près d’elle, la petite Mia dessinait sur une table basse, ses crayons de couleur étalés avec insouciance, le rire clair ayant enfin effacé la terreur de ses yeux.