Je regardai l’horloge au mur de la salle d’attente. Il était 4h12.
« Où est cette clinique ? »
« À vingt kilomètres d’ici, sur les hauteurs de Sainte-Foy. Lambert y a son cabinet privé au troisième étage. »
« Alors nous y allons. »
« Pas seuls, » répliqua Marc avec un sourire sombre. « J’ai appelé le commandant Vardier de la Section de Recherches de la Gendarmerie. Un homme incorruptible qui attendait une brèche dans le dossier de ta mère depuis cinq ans. Il nous attend avec quatre hommes à l’entrée du domaine médical. Ce soir, Julien, l’empire de ta mère s’effondre. »
Le convoi improvisé composé de la voiture de Marc et de deux véhicules banalisés de la gendarmerie monta les lacets détrempés menant à la clinique des Cèdres. La pluie redoublait d’intensité, fouettant les pare-brise dans un grondement d’apocalypse.
Devant le portail en fer forgé de la clinique privée, une berline allemande noire était déjà stationnée, feux de détresse clignotants.
« C’est la Mercedes de ma mère, » remarquai-je immédiatement, les mâchoires serrées.
« Elle a été plus rapide que nous, » souffla Marc en saisissant sa radio pour communiquer avec le commandant Vardier. « Elle est venue nettoyer le terrain elle-même. »
Les gendarmes n’ont pas perdu une seconde. Forçant le portail entrouvert, ils se sont déployés silencieusement dans le parc arboré avant d’investir l’entrée secondaire de la bâtisse de style haussmannien. Je marchais dans les pas de Marc et du commandant, le cœur battant à coups sourds et réguliers. Je ne ressentais plus aucune peur, seulement une détermination glacée.
Le hall d’accueil était plongé dans la pénombre, à l’exception de la cage d’escalier menant au troisième étage d’où provenaient des voix feutrées, chargées d’une tension extrême.
Nous sommes montés sans bruit, pas à pas, sur la moquette épaisse du couloir feutré. Devant la porte entrouverte du laboratoire d’analyses privé du docteur Lambert, la lumière filtrait, projetant des ombres agitées sur le sol ciré.
« Tu perds la tête, Éléonore ! » criait la voix paniquée d’un homme âgé. C’était Lambert. « Tu débarques chez moi à quatre heures du matin en me disant que le fils a tout filmé ? Tu m’avais garanti qu’il était en voyage d’affaires jusqu’à vendredi ! »
« Tais-toi et brûle ces registres ! » répliquait la voix tranchante de ma mère. « Brûle les doubles de sang et les rapports d’autopsie sommaires ! Camille est en train de vider le coffre de la banque centrale avec les procurations d’Henri. Nous prenons le premier vol pour Genève à sept heures. Tout est prêt. »
« Et si Julien va voir la police ? »
« Avec quoi ? La parole d’une fille de rien qu’il a épousée contre mon gré ? Je dirai qu’il battait sa femme et que nous sommes intervenues pour la sauver. Tout est déjà rédigé. J’ai deux témoins prêts à jurer qu’il avait des accès de violence. Maintenant, passe-moi ce bidon de solvant ! »
Le commandant Vardier n’a pas attendu une seconde de plus. D’un coup de pied magistral, il projeta la porte à deux battants contre les murs.
« Gendarmerie nationale ! Ne bougez plus ! Les mains en l’air, tous les deux ! »
Ce qui s’ensuivit se déroula avec la précision brutale d’une intervention tactique.
Lambert, un homme chauve et replet en robe de chambre, laissa tomber un dossier cartonné qui s’éparpilla sur le carrelage blanc. Il leva immédiatement les mains, tremblant de tout son corps, le visage cireux.
Ma mère, en revanche, ne bougea pas. Elle tenait à la main une fiole de verre qu’elle s’apprêtait à fracasser dans l’évier en inox. Quand son regard croisa le mien, derrière les silhouettes massives des militaires armés, un rictus de haine pure déforma ses traits aristocratiques.
« Toi… » cracha-t-elle. « Tu as toujours été la pire malédiction de ma vie. Trop semblable à ton père. Mou. Incapable de comprendre ce qu’exige la survie d’un grand nom. »
« Posez cette fiole immédiatement, madame de Valmont, » intima le commandant, son arme de service braquée sur elle.
Éléonore eut un rire bref, aigu, presque dément.
« Vous croyez que vous m’avez eue ? Mon cher commandant, mon avocat sera dans le bureau de votre colonel avant même que vous n’ayez fini de taper votre procès-verbal. Vous n’avez rien. Rien d’autre que les délires paranoïaques d’un fils ingrat. »
« Nous avons l’enregistrement complet de la chambre, madame, » intervint Marc Renaud en s’avançant dans la pièce, un sourire implacable aux lèvres. « Nous avons vos aveux explicites enregistrés il y a trente secondes par les micros de la Section de Recherches. Et nous venons d’intercepter votre fille Camille sur le parking de la Banque Nationale avec deux valises de titres au porteur non déclarés. Elle est en garde à vue au commissariat central en ce moment même. Elle est déjà en train de tout vous mettre sur le dos pour éviter la détention provisoire. »
À cet instant précis, le masque s’effondra.
Pour la première fois de ma vie, je vis ma mère chanceler. La superbe assurance, le mépris aristocratique, cette armure d’invulnérabilité qu’elle avait portée pendant un demi-siècle se fissurèrent d’un coup. Ses yeux passèrent de Marc à moi, puis au dossier gisant sur le sol où apparaissait en lettres rouges le nom d’Henri de Valmont, assorti de la mention Toxicologie post-mortem : traces massives d’acétyldigoxine.
Ses doigts s’ouvrirent. La fiole glissa, rebondit sur son soulier de satin et se brisa sur le carrelage dans un tintement cristallin. Le liquide incolore se répandit lentement entre ses pieds.
« Julien… » murmura-t-elle, et pour la première fois, ce n’était plus la voix d’un monstre froid, mais celle d’une femme vaincue, soudain vieillie de vingt ans. « Je suis ta mère. Tu ne peux pas me faire ça. Pense au nom de notre famille… pense à ce que les gens vont dire… »