« D’accord. »
« Et Julien ? »
« Oui ? »
« Ton père m’avait envoyé un courrier deux semaines avant sa mort. Une lettre scellée avec instruction de ne l’ouvrir que si tu me contactais directement en mentionnant le nom ‘Helios’. Est-ce que ce nom te dit quelque chose ? »
Mon sang s’est glacé. « Oui. Helios Corp. C’est écrit dans sa lettre. »
« Alors la boucle est bouclée. J’arrive. »
À trois heures et demie du matin, les portes battantes du couloir se sont ouvertes pour laisser passer le médecin de garde, un homme d’une cinquantaine d’années aux traits tirés par la fatigue.
« Monsieur de Valmont ? »
Je me levai d’un bond. « Docteur ? Comment va-t-elle ? Et le bébé ? »
Le médecin ôta son masque chirurgical et m’adressa un regard empreint d’une infinie gravité, teinté d’un soulagement mesuré.
« Votre épouse a subi un traumatisme violent. Plusieurs contusions sévères sur le haut du corps, et un début de décollement placentaire causé par le choc émotionnel et physique. Nous avons réussi à stabiliser la situation. Le rythme cardiaque du fœtus est régulier, mais la situation reste critique. Elle doit rester alitée sous surveillance stricte pendant au moins quarante-huit heures sous traitement tocolytique. Encore une heure sans soins, et vous perdiez votre enfant. »
Je fermai les yeux, appuyant mon front contre la fraîcheur du mur carrelé. Une larme solitaire roula sur ma joue, traçant un sillon dans la poussière grise.
« Puis-je la voir ? »
« Quelques minutes seulement. Elle est sous sédatifs légers, elle a besoin de repos absolu. »
Clara reposait dans une chambre faiblement éclairée par la lueur tamisée d’un moniteur cardiaque. Son visage pâle semblait presque translucide contre l’oreiller blanc, mais son souffle était plus calme, plus profond. Quand j’entrai, elle papillonna des paupières et tourna lentement la tête vers moi.
« Julien… »
Je m’assis au bord du lit et pris sa main glacée entre les miennes, la portant à mes lèvres.
« Tout va bien, mon amour. La petite est là. Son cœur bat fort. Tu as été d’un courage extraordinaire. »
Un faible sourire effleura ses lèvres meurtries. « Ta mère… quand elle a vu que tu rentrais, elle a chuchoté à Camille de cacher les flacons… »
Mes sourcils se froncèrent. « Quels flacons ? »
« Dans son sac à main… ta mère avait deux petites fioles en verre ambré. Je l’ai vue les glisser dans sa doublure quand tu as crié depuis le couloir. Julien… elles n’étaient pas venues seulement pour les papiers. Si je n’avais pas hurlé pour alerter les voisins… je crois qu’elles allaient me faire avaler quelque chose pour faire passer ça pour un accident lié à ma grossesse. »
Une sueur froide me glaça l’échine. La cruauté d’Éléonore dépassait tout ce que j’avais pu imaginer dans mes pires cauchemars. Elle ne voulait pas seulement effacer le passé ; elle voulait éliminer tout obstacle à son contrôle total sur la succession, y compris mon héritier à naître.
« Elles ne t’approcheront plus jamais, Clara. Jamais. Je te le jure sur ma vie. »
La porte de la chambre s’ouvrit discrètement. Un homme grand, aux cheveux grisonnants coupés court, portant un imperméable sombre trempé de pluie, entra sans bruit. Marc Renaud. Ses yeux perçants balayèrent la pièce avant de se poser sur Clara avec une compassion sincère, puis sur moi avec une détermination farouche.
« Le médecin m’a laissé passer en qualité de conseil de la famille, » dit-il à voix basse. « Julien, viens dans le couloir. Nous devons agir maintenant, avant le lever du jour. »
J’embrassai doucement le front de Clara et la laissai s’endormir sous l’effet des analgésiques.
Dans le couloir désert, Marc s’adossa à la rampe murale et tira d’une serviette en cuir un dossier épais relié d’un ruban bleu.
« Ce que tu as vécu cette nuit n’est que l’acte final d’un plan qui a débuté il y a dix ans, » commença l’avocat d’une voix basse et pressante. « Ton père avait découvert qu’Éléonore utilisait les comptes de la société de logistique familiale pour blanchir les fonds d’un réseau immobilier véreux sur la Côte d’Azur. Quand Henri a menacé de déposer le bilan et de la dénoncer, elle s’est alliée avec Lambert. Le plan était simple : affaiblir ton père par de micro-doses de toxiques cardiaques, faire passer sa dégradation physique pour une maladie dégénérative, puis le faire mourir brutalement d’un arrêt cardiaque sans éveiller de soupçons. »
« Et mon père le savait ? »
« Il le soupçonnait depuis l’été précédant sa mort, » reprit Marc avec amertume. « Il m’a confié ce dossier en me disant : ‘Marc, je n’ai plus la force de me battre. Si je disparais, protège mon fils. Mais n’agis que s’il découvre la vérité par lui-même. S’il vit heureux dans l’ignorance, laisse-le en paix.’ C’était une erreur monumentale d’Henri. On ne laisse jamais un prédateur en paix. »
« J’ai la vidéo de ce soir, » dis-je en montrant mon téléphone. « On y voit ma mère sur les lieux, ma femme couverte d’ecchymoses, le coffre défoncé à la masse, et on entend leurs aveux explicites sur la tentative de destruction des preuves concernant mon père. »
Marc laissa échapper un bref sifflement entre ses dents.
« C’est un flagrant délit de tentative de meurtre, torture ou actes de barbarie sur personne vulnérable enceinte, et subornation de témoin avec destruction de preuves. Avec ça, même leurs amis magistrats ne pourront rien faire. Mais il y a un problème. »
« Lequel ? »
« Lambert. C’est lui qui détient les registres médicaux originaux et les échantillons de sang d’Henri prélevés juste avant sa mise en bière. Si Éléonore réalise que tu es prêt à aller jusqu’au bout, son premier geste sera de contacter Lambert pour détruire ces prélèvements conservés sous scellés privés dans sa clinique. C’est l’ultime preuve médico-légale pour demander l’exhumation. »