Sur l’écran rétroéclairé, le nom du contact clignotait en lettres capitales : MARCUS.
Emma était encore à genoux, les mains appuyées contre le parquet froid pour ne pas glisser. Le tissu lourd et mouillé de sa robe de mariée pesait sur ses épaules comme une armure de plomb trempée dans la boue. Ses cheveux dégoulinaient sur ses yeux, mais elle voyait très distinctement le visage de son fiancé. Daniel, dont la carrure imposante bloquait l’entrée défoncée du salon d’habillage, avait perdu toute couleur. Sa mâchoire carrée tremblait imperceptiblement, et ses yeux, d’ordinaire si assurés, fixaient l’appareil avec une terreur indicible.
Marcus.
Ce n’était pas un rival anonyme. Ce n’était pas un prétendant jaloux du passé. Marcus était le père de Daniel, le patriarche tout-puissant du groupe immobilier Valmont, l’homme qui avait bâti un empire sur des rachats impitoyables et qui contrôlait chaque seconde de la vie de sa lignée avec la précision froide d’un horloger de luxe.
Vanessa, appuyée contre l’armoire en noyer où Daniel l’avait violemment repoussée, laissa échapper un rire bref, étranglé par la douleur mais venimeux. Elle frotta son poignet meurtri et releva la tête, un rictus triomphant déformant son maquillage impeccable.
— Tu as cru quoi, Emma ? siffla Vanessa en crachant une mèche blonde de sa bouche. Que tu allais entrer dans cette dynastie par la grande porte avec un simple sourire et des manières de jeune fille convenable ? Tu ne vaux rien. Tu n’es qu’une employée de bureau déguisée en princesse.
Rachel, étalée près de la chaise de maquillage, se redressa avec précaution en époussetant sa robe de demoiselle d’honneur vert émeraude. Ses yeux lançaient des éclairs de rage contenue, mais elle n’osa pas avancer vers Daniel.
— Réponds, Daniel, murmura Rachel d’une voix grinçante. Décroche. Dis à ton père que tu as tout gâché. Dis-lui que tu as frappé ta propre cousine pour cette fille de rien.
Emma tourna lentement la tête vers Daniel. La stupeur laissait place à un froid glacial qui s’insinuait au plus profond de sa poitrine, bien plus insupportable que l’eau sale qui glaçait sa peau.
— Daniel… murmura-t-elle, la voix brisée par l’incompréhension. Ton père ? Pourquoi ton père ferait-il ça ?
Daniel ne bougea pas tout de suite. Ses doigts se crispèrent en poings si serrés que ses jointures blanchirent sous la peau tannée. Il s’avança enfin, écrasant sans ménagement les débris de cristal sous ses semelles cirées, et ramassa le téléphone de Vanessa.
La voix de l’enregistrement continuait de résonner dans la mémoire d’Emma : « Attendez qu’elle soit dans sa robe. Ensuite, faites-le. »
Ce n’était pas une simple humiliation gratuite. C’était un acte de sabotage méthodique, minutieusement programmé pour survenir juste avant l’ouverture des portes de la grande chapelle du domaine des Valmont, là où trois cents invités de la haute société, des banquiers, des diplomates et des journalistes attendaient la mariée.
Daniel fit glisser son doigt sur l’écran et porta le combiné à son oreille. Il mit le haut-parleur sans hésiter, son regard ancré dans celui d’Emma, un mélange déchirant de honte et de rage consumant ses prunelles sombres.
— C’est fait ? demanda une voix grave, métallique, dépourvue de la moindre trace d’émotion humaine.
C’était bien Marcus Valmont. Le ton était celui d’un homme d’affaires validant la clôture d’un contrat de routine.
— Elle ne descendra pas l’allée, Marcus, répondit Daniel, la voix sourde, presque caverneuse.
Un lourd silence pesa sur la ligne. À l’autre bout, on entendait le brouhaha feutré des invités dans la nef de marbre, le grondement discret de l’orgue qui répétait ses accords et le tintement lointain des coupes de cristal.
— Daniel ? fit la voix de Marcus, sans la moindre surprise, avec seulement une pointe d’agacement calculé. Pourquoi as-tu ce téléphone ? Où sont tes cousines ?
— Elles sont au sol, cracha Daniel. Et moi, je suis là. Explique-moi, père. Explique-moi pourquoi tu as payé mes propres cousines pour détruire la femme que j’aime à une demi-heure de notre union.
Un soupir las traversa le haut-parleur. Marcus semblait presque ennuyé de devoir justifier une décision pourtant évidente à ses yeux.
— Ne sois pas ridicule, Daniel. Descends immédiatement me rejoindre dans la sacristie. Cet arrangement n’a jamais eu vocation à aller jusqu’à l’autel. Tu as joué ton rôle, tu as rassuré les investisseurs en te montrant stable et rangé, mais le conseil d’administration n’acceptera jamais qu’une orpheline sans fortune ni relations mette la main sur un quart des actions de la holding familiale. Tu as signé les accords préliminaires ce matin, n’est-ce pas ? La fusion avec le groupe Sterling est enregistrée. Emma a rempli sa fonction d’image publique. Maintenant, elle doit disparaître discrètement. Une fiancée instable, qui craque sous la pression, se couvre de ridicule et s’enfuit avant la cérémonie… Voilà une histoire propre que la presse avalera sans poser de questions.
Emma sentit son cœur s’arrêter net.
Chaque mot prononcé par le patriarche résonnait comme un couperet. Deux ans de relation. Deux ans de complicité, de projets murmurés au creux de la nuit, d’épreuves surmontées ensemble dans leur petit appartement avant que Daniel ne reprenne sa place au sein de l’empire familial. Tout cela n’avait été qu’une façade ? Un levier d’actionnaires ? Un simple pion jeté en pâture aux financiers pour masquer les tensions de succession ?
Elle fixa Daniel, cherchant désespérément une lueur de mensonge, une trace de trahison calculée dans son regard.
— Daniel… Tu savais ? demanda-t-elle, les lèvres bleuies par le froid. Tu savais pour les accords ?
Daniel ferma les yeux une seconde, comme s’il venait de recevoir une balle en plein cœur. Quand il les rouvrit, il n’y avait plus que de la fureur pure.
— Père, dit-il dans l’appareil d’une voix si basse et tranchante qu’elle fit frissonner Vanessa, vous venez de détruire la seule chose qui vous rattachait encore à ce monde. Vous pensez que tout s’achète, n’est-ce pas ? Vous pensez que je vais descendre cet escalier et sourire à vos associés ?