Je ramassai la barre à mine, dissimulant sa longueur métallique le long de ma jambe droite, derrière les plis de mon pantalon de travail. Respirant lentement pour calmer le tremblement de ma mâchoire, je sortis du débarras et m’avançai dans le couloir de l’aile est.

Julien arrivait au sommet des marches en colimaçon.

Il portait son habituel costume en laine d’Italie, parfaitement coupé, son manteau de cachemire sombre négligemment ouvert. Sa mallette de cuir sous le bras, les cheveux argentés coiffés avec un soin méticuleux, il affichait cette assurance tranquille des hommes pour qui l’argent et le droit ne sont que des instruments de domination.

Quand il me vit couvert de poussière blanche, les yeux rougis et les mains écorchées, son sourire de façade se figea une fraction de seconde. Mais il se reprit avec une virtuosité déconcertante.

« Daniel ? Mon Dieu, mon vieil ami, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as l’air d’avoir traversé un tremblement de terre. Et Lily… elle était en larmes dehors, elle m’a dit que tu démolissais le mur du débarras. »

Il s’avançait d’un pas mesuré, le regard balayant méthodiquement le couloir, tentant de voir au-delà de mes épaules.

« Julien », dis-je, ma voix n’étant qu’un fil ténu, dangereux. « Que fais-tu là un mercredi après-midi ? »

« J’apportais les actes définitifs pour la cession des parts de la holding. Tu devais les signer ce soir, tu te souviens ? » Il désigna sa mallette avec une bonhomie feinte. « Mais oublions ça. Qu’est-ce qui se passe ici ? Pourquoi cette poussière ? »

« J’ai retrouvé quelque chose, Julien. »

Il s’arrêta à trois mètres de moi. Son regard se durcit imperceptiblement. La bonhomie s’écailla, révélant la carcasse métallique d’un prédateur acculé.

« Ah oui ? Et quoi donc ? »

« La vérité. »

Le silence retomba sur le manoir, si dense qu’on aurait pu entendre la poussière retomber sur le parquet ciré.

« Daniel… » commença-t-il, la voix plus basse, plus tranchante. « Tu es fatigué. Le surmenage, le deuil non résolu… Tu as toujours eu cette tendance à la paranoïa quand les choses t’échappent. Laisse-moi t’aider. »

« Dix-huit mois, Julien », dis-je en levant lentement la barre de fer devant moi. « Dix-huit mois que tu viens ici boire mon whisky. Dix-huit mois que tu me regardes pleurer la femme de ma vie, en me disant de tourner la page. Pendant que tu la séquestrais dans les fondations de ma propre maison. »

Julien ne cilla pas. Il ne manifesta aucune surprise, aucune indignation outrée. C’était la confirmation ultime. Lentement, avec un flegme terrifiant, il posa sa mallette en cuir sur une console en acajou près du mur. Il boutonna sa veste.

« Elle n’aurait jamais dû survivre aussi longtemps », dit-il d’un ton parfaitement neutre, presque clinique. « Vanessa avait pour ordre de réduire les doses d’hydratation le mois dernier pour qu’elle s’éteigne d’une défaillance organique propre. Mais cette fille n’a aucun estomac. Elle a toujours été trop faible. »

L’entendre parler de Claire comme d’un vulgaire problème de plomberie à résoudre fit exploser le dernier rempart de ma raison.

« Pourquoi ? » hurlai-je. « Pourquoi Claire ? Pourquoi pas moi, si c’était le fric que tu voulais ? »

Julien eut un petit rire sec, amer, dépourvu de toute joie.

« Parce que toi, Daniel, tu es un imbécile idéaliste. Tu n’as jamais rien compris aux affaires. Claire, elle, avait compris. Il y a deux ans, quand elle a audité les comptes de notre société civile immobilière avant notre levée de fonds, elle a découvert les montages aux îles Caïmans. Elle a compris que j’avais siphonné six millions d’euros sur vos programmes hôteliers pour couvrir mes dettes de jeu à Macao. Elle allait me dénoncer au procureur le lendemain matin. »

Ses yeux brillèrent d’une haine froide.

« Si je te tuais toi, Claire héritait de tout et l’enquête financière était inévitable. Mais si Claire disparaissait mystérieusement après une dispute conjugale… tu devenais le suspect idéal, paralysé par le chagrin et l’opprobre public, incapable de gérer la boîte. Il me suffisait d’attendre. D’attendre que tu coules financièrement pour racheter tes parts pour une bouchée de pain, tout en faisant passer sa disparition pour une fuite lâche. »

« Tu es un monstre », crachai-je.

« Je suis un homme pragmatique qui protège sa liberté. Et malheureusement pour toi, Daniel, cette pièce n’a jamais existé sur les plans déposés au cadastre. Tout le monde pense que Claire est partie en cavale à l’étranger. Si on vous retrouve tous les deux morts asphyxiés dans un vieux réduit suite à l’effondrement accidentel d’une cloison lors de travaux amateurs… personne ne viendra poser de questions. On dira que le chagrin t’a poussé à bout. »

D’un mouvement d’une rapidité fulgurante que je n’aurais jamais soupçonnée chez un homme de son âge, Julien plongea la main sous son aisselle gauche et en sortit une arme de poing compacte, un pistolet automatique noir mat.

Le temps parut ralentir.

Le canon se levait vers mon torse. Je n’avais pas le temps de lever ma barre de fer. La mort était là, à trois mètres, sous la forme d’un cylindre d’acier prêt à cracher le feu.

Soudain, un hurlement hystérique déchira l’atmosphère :

« Julien, non ! »

Vanessa jaillit du dressing comme une furie. Elle ne cherchait pas à me sauver ; elle agissait par l’instinct aveugle d’une bête acculée qui sait que le sang versé signera sa perte irrémédiable. Elle se jeta sur le bras armé de Julien au moment précis où le coup de feu partait.

Le détonation fut assourdissante dans le couloir étroit.

Une gerbe de plâtre explosa au plafond au-dessus de ma tête. Julien jura férocement, repoussant Vanessa d’un coup de coude violent en plein visage. La jeune femme s’effondra au sol en poussant un cri de douleur, le nez en sang.

Ce court instant de diversion me suffit.