Une nausée violente me monta à la gorge. Pendant dix-huit mois, mon meilleur ami m’avait soutenu l’épaule lors des battues en forêt. Il m’avait versé des verres de scotch quand je pleurais Claire. Il m’avait conseillé, avec une douceur perfide, d’attendre le délai légal de constatation d’absence pour solder les assurances et lui céder mes parts dans l’entreprise foncière qui détenait notre patrimoine.

Tout prenait un sens abominable, géométrique, monstrueux.

« Comment on ouvre cette porte ? » aboyai-je, la saisissant par le col de son pull en cachemire pour la remettre debout sans ménagement.

« Il y a une trappe technique dans le faux plafond du dressing attenant », bafouilla-t-elle, terrifiée par le feu meurtrier qui brûlait dans mes yeux. « Une dérivation manuelle pour le vérin hydraulique de sécurité en cas de panne de courant. Julien y a laissé un pied-de-biche et le boîtier de déverrouillage de secours au cas où le système électrique grillerait. »

Je la lâchai si brutalement qu’elle trébucha contre les cartons. « Tu viens avec moi. Pas un geste de travers. »

Je courus dans le dressing mitoyen, Vanessa sur mes talons. Grimpant sur une commode, je poussai les dalles de plâtre du plafond suspendu. La poussière m’aveugla un instant, mais en tâtant à l’aveugle dans le noir glacial du plénum, mes doigts heurtèrent un métal froid et lourd. Une barre à mine d’un mètre de long, et une boîte de dérivation cadenassée.

Sans perdre une seconde, j’insérai la pointe de la barre dans l’anneau du cadenas et pesai de tout mon poids. Le métal céda dans un craquement sec. À l’intérieur reposait une lourde clé crantée à double panneton, semblable à celle d’un coffre-fort de banque, accompagnée d’un levier hydraulique d’urgence.

Je redescendis d’un bond, le cœur battant la chamade, et retournai dans le débarras.

« Claire ! Éloigne-toi de la porte ! Recule ! » criai-je à travers le blindage.

« Daniel… dépêche-toi… j’ai froid… »

Sa voix n’était plus qu’un souffle d’agonie.

J’examinai la serrure dissimulée sous le cadre métallique. Il y avait une plaque protectrice en acier trempé. J’y insérai la clé. Elle résista un instant, grippée par l’humidité, avant de tourner avec un claquement métallique lourd qui résonna dans toute la carcasse de la maison. Puis, glissant la barre à mine dans l’interstice du montant, je tirai de toutes mes forces. Mes muscles hurlèrent de douleur, mes paumes s’écorchèrent, mais le mécanisme de décompression céda avec un sifflement pneumatique sinistre.

La porte s’entrouvrit de quelques centimètres.

Une odeur fétide, mélange d’air rassis, de renfermé, d’antiseptique bon marché et de misère humaine s’échappa de l’ouverture, me prenant à la gorge.

Je tirai le battant de tout mon corps. Il s’ouvrit lourdement.

L’intérieur n’était qu’un cube de béton brut de trois mètres sur quatre, à peine éclairé par une bande LED jaunâtre fixée au plafond. Il n’y avait aucune fenêtre. Rien qu’un matelas crasseux posé à même le sol, quelques bouteilles d’eau vides, des livres aux pages jaunies et un seau hygiénique dissimulé derrière un paravent de fortune.

Et sur ce matelas, recroquevillée dans une couverture grise effilochée, gisait une silhouette d’une maigreur spectrale.

Ses cheveux autrefois bruns et soyeux n’étaient plus qu’une masse terne et emmêlée tombant sur des épaules décharnées. Sa peau était d’une pâleur translucide, presque bleutée, laissant transparaître le réseau fragile de ses veines. Mais quand elle leva les yeux vers la lumière, ses iris noisette – les mêmes que ceux de Lily – s’agrandirent sous l’effet d’un choc indicible.

« Dan… » sanglota-t-elle, incapable de se redresser.

Je tombai à genoux sur le sol glacé, glissant mes bras autour d’elle. Elle ne pesait presque rien. Elle était légère comme un oiseau blessé, ses os saillant sous sa peau diaphane. Je la serrai contre moi, trempé de mes propres larmes, respirant son odeur malgré la crasse, cette odeur qui, sous la poussière de ce tombeau, restait désespérément la sienne.

« Je suis là. Je te tiens. C’est fini, mon amour, c’est fini… » répétais-je comme une prière convulsive, embrassant son front brûlant de fièvre.

« Lily… » murmura-t-elle contre mon cou, ses lèvres gercées tremblant violemment. « J’ai entendu… j’ai entendu sa voix tout à l’heure… à travers la grille d’aération… C’est pour ça que j’ai tapé… J’ai cru que j’allais mourir sans la revoir… »

« Elle va bien. Elle est en bas. Elle t’attend. »

Je la soulevai avec une infinie précaution. Claire poussa un faible gémissement de douleur ; ses articulations ankylosées par des mois de quasi-immobilité refusaient de bouger. Alors que je franchissais le seuil d’acier pour la ramener dans le monde des vivants, un claquement sec retentit dans l’escalier menant au rez-de-chaussée.

Puis, une voix familière, chaleureuse et joviale, résonna dans le couloir :

« Daniel ? Tu es là-haut ? J’ai vu la porte d’entrée entrouverte. Lily était toute seule sur le perron, elle racontait des choses insensées… »

Julien.

Mon sang ne fit qu’un tour. Un frisson glacial parcourut l’échine de Claire, qui se crispa violemment dans mes bras, ses doigts squelettiques s’agrippant frénétiquement à ma chemise.

« C’est lui… » souffla-t-elle dans une terreur absolue. « Daniel, ne le laisse pas m’approcher… Il m’avait dit que tu étais mort… Il m’avait dit que tu t’étais suicidé et qu’il élevait Lily… »

L’abomination de ce mensonge me frappa en plein cœur comme une lame rouillée. Je déposai doucement Claire contre le mur du débarras, derrière le vantail de l’armoire pour la dissimuler temporairement, et me tournai vers Vanessa.

Celle-ci était tétanisée, adossée au chambranle de la porte, les yeux écarquillés par une panique incontrôlable.

« Sors d’ici », lui murmurai-je avec une noirceur mortelle. « Va dans la pièce d’à côté. Si tu dis un mot, si tu fais un geste, je te laisse assumer seule tout ce qui va suivre. »

Elle n’eut pas besoin qu’on le lui répète deux fois : elle glissa silencieusement dans le dressing obscur.