Cette fois, l’illusion de sérénité vola en éclats. Une femme poussa un cri strident. Les conversations s’éteignirent d’un coup dans le foyer. Les têtes pivotèrent, les téléphones s’abaissèrent, et un cercle de spectateurs effrayés commença à se former autour du médecin agenouillé au sol avec son enfant inanimé dans les bras.

« Appelez le Samu ! hurla Keller d’une voix qui déchira l’atmosphère feutrée du conservatoire. Tout de suite ! Et prévenez la régulation d’envoyer une équipe de réanimation pédiatrique avec un protocole pour intoxication aux bêtabloquants ou aux sédatifs centraux ! »

Le mot venait d’être lâché. Bêtabloquants.

Tout s’emboîtait désormais avec une précision terrifiante dans mon esprit. Ce n’était pas un extrait inoffensif de plantes ou un remède de grand-mère. Nadine Sorel s’était procuré des médicaments d’ordonnance, probablement du propranolol ou une benzodiazépine sous forme liquide, des molécules réservées aux adultes pour traiter l’hypertension sévère ou les troubles cardiaques majeurs, qu’elle dosait au compte-gouttes dans les verres d’eau d’enfants de huit ou dix ans pour éteindre chimiquement leurs réflexes de panique et leur tremblement essentiel. Un dosage empirique, criminel, capable de plonger un organisme juvénile en arrêt cardiorespiratoire à la moindre variation de poids ou de tolérance métabolique.

Je me tournai vers le bureau d’Hélène Vance. Nadine Sorel avait profité du tumulte pour s’éclipser dans le couloir de service menant aux issues de secours arrières, un sac à main serré contre sa poitrine. Elle tentait de fuir avant que la police n’arrive sur les lieux.

Une rage froide, lucide et implacable me submergea. Je confiai Chloé du regard à une mère d’élève que je savais intègre, et je m’élançai à travers la double porte coupe-feu à la poursuite de l’adjointe.

Le couloir de service était plongé dans une pénombre grise, jonché de câbles électriques, de flight-cases et de décors en contreplaqué démontés. Le son étouffé de la panique du grand hall résonnait derrière moi comme un écho lointain. Au bout de l’allée, une porte métallique venait de claquer lourdement contre son chambranle.

Je poussai le vantail avec violence et débouchai dans la cour de livraison arrière, battue par un vent d’avril glacial. Nadine était là, tentant frénétiquement d’ouvrir la portière d’une petite berline grise garée près des bennes à ordures, ses clefs lui échappant des mains à cause de ses tremblements convulsifs.

« Nadine ! » criai-je en marchant d’un pas décidé vers elle.

Elle sursauta, ramassa précipitamment son trousseau sur le bitume humide et se retourna, adossée à sa carrosserie comme un animal pris au piège. Son maquillage avait coulé le long de ses joues, et son expression n’avait plus rien d’humain. C’était la terreur pure d’un être qui voit tout l’échafaudage de ses mensonges s’écrouler d’un seul coup.

« Ne m’approchez pas ! cria-t-elle en brandissant ses clefs comme une arme de fortune. Vous ne comprenez rien à ce que je fais ! Vous ne savez pas ce que c’est que de former des médiocres, de passer des années à enseigner la musique à des enfants sans talent pour satisfaire l’ego de parents riches qui ne viennent aux concerts que pour se montrer ! J’ai consacré ma vie entière à cet art ! Si ces gamins ne supportent pas la pression, ils n’ont qu’à faire du sport ou rester chez eux ! Je leur donnais une chance d’exister sur une scène ! »

« Vous leur donniez du poison, Nadine, dis-je en avançant encore, réduisant la distance qui nous séparait à moins de deux mètres. Léo Keller est en train de faire un collapsus cardiaque à l’intérieur. Si ce petit garçon meurt, ce n’est pas une commission disciplinaire que vous affronterez, c’est la cour d’assises pour homicide involontaire ou empoisonnement avec préméditation. »

Elle blêmit d’une manière effrayante. Sa bouche resta entrouverte sur un son étranglé. Le nom de Léo sembla enfin briser la carapace de son délire égocentrique.

« Léo ? Non… non, c’est impossible. Je ne lui ai donné que six gouttes… comme d’habitude… »

« Six gouttes de quoi ? exigeai-je en avançant encore d’un pas, la voix grondante. Qu’est-ce qu’il y a dans ce flacon ? Dites-le-moi maintenant si vous voulez que les médecins du Samu puissent lui administrer le bon antidote avant que son cœur ne s’arrête ! »

Elle s’effondra lentement contre sa portière, glissant jusqu’à s’asseoir à même le sol froid, ses mains tremblantes enfouies dans ses cheveux défaits.

« Du propranolol en solution injectable, balbutia-t-elle dans un sanglot convulsif. Et du clonazépam liquide. Je… je mélangeais les deux dans un petit flacon de verre teinté pour que la lumière ne dégrade pas les molécules. Je mettais ça dans leur sirop de menthe ou leur eau pendant l’échauffement des doigts. Ça efface le tremblement. Ça empêche le cœur de s’emballer. Je ne voulais pas lui faire de mal… Je voulais juste qu’il joue son morceau parfaitement… juste qu’il ne rate pas son entrée… »

Je tirai mon téléphone de ma poche, composai immédiatement le numéro d’urgence et transmis chaque détail, chaque molécule et chaque estimation de dosage au régulateur médical, qui confirma que ces données allaient être immédiatement relayées par radio à l’équipe mobile déjà en route.

Au loin, le hurlement strident des sirènes déchira enfin l’atmosphère feutrée du centre-ville, se rapprochant à vive allure des grilles du conservatoire.

Je regardai cette femme brisée à mes pieds, cette éducatrice à qui des dizaines de pères et de mères avaient confié leurs enfants les yeux fermés, admirant sa rigueur et sa patience feinte. Je ne ressentais même plus de colère, seulement un écœurement profond, vertigineux, pour cette folie institutionnalisée où la perfection scénique avait fini par supplanter la vie et l’intégrité physique des enfants.

« Ne bougez pas d’ici, lui dis-je froidement. La police est juste derrière le Samu. »

Je fis demi-tour et franchis à nouveau les portes de service.