« Vous ne l’emmènerez pas, » dit Grant d’une voix soudainement sourde, presque atone.
Il glissa sa main droite sous le revers de sa veste de smoking.
Claire, dont le visage était désormais plaqué sous le masque en plastique transparent qui sentait le caoutchouc neuf et le solvant chimique, vit le canon noir et mat du pistolet compact apparaître.
Un hurlement déchira la salle. Caroline s’effondra sur le sol, les mains sur les oreilles.
« Grant, non ! » cria Helena, perdant enfin son masque d’aristocrate impassible. « Tu as perdu l’esprit ! Sécurité, maîtrisez-le ! »
Mais les vigiles de l’hôtel, de simples employés sous-payés, reculèrent aussitôt en levant les mains, pétrifiés par l’apparition d’une arme à feu.
Les deux faux ambulanciers, en revanche, ne reculèrent pas d’un millimètre. Le balafré esquissa un rictus glacial. Sans un mot, sa main droite plongea sous son gilet tactique.
Il était 21 h 48.
Claire savait qu’un coup de feu scellerait le destin de Chloé. Si une fusillade éclatait ici, l’homme en faction dans sa maison recevrait l’alerte par le réseau crypté et exécuterait l’enfant sans hésiter.
Rassemblant l’intégralité de sa conscience vacillante, mobilisant une fureur maternelle capable de briser la léthargie du curare, Claire arracha le masque de son visage d’un coup de poignet spasmodique. Le plastique rebondit contre la poitrine du colosse.
Elle poussa un cri éraillé, déchirant le silence terrifié de l’assemblée :
« LE CASIER QUATORZE EST VIDE, HELENA ! »
Les mots résonnèrent contre les murs lambrissés, répercutés par les stucs du plafond.
Le visage d’Helena perdit instantanément toute couleur. Son teint vira au gris cendreux d’une bougie éteinte. Ses doigts se crispèrent sur le flacon de verre qui glissa de sa main et s’écrasa sur le parquet dans un bruit sec de vaisselle brisée.
Le balafré suspendit son geste sous son gilet. Ses yeux passèrent de Grant à la vieille femme, chargés d’un doute mortel. « Qu’est-ce qu’elle raconte, madame Ashford ? » demanda-t-il d’une voix métallique.
Claire continuait de respirer par à-coups violents, l’air brûlant sa gorge comme de la chaux vive. « Il est vide… Le dossier n’est plus là. Il est déjà chez le procureur fédéral depuis ce matin. Si je ne me présente pas à mon bureau lundi à neuf heures, le scellé est ouvert automatiquement… Tu as tué père pour rien, maman. Et ces tueurs ne toucheront jamais un centime des comptes offshore. »
C’était un mensonge absolu, improvisé dans les brumes de l’asphyxie, mais c’était le seul levier capable d’enrayer la mécanique impitoyable.
« Elle ment ! » cria Helena, la voix devenue stridente, brisée par la haine. « Elle délire sous l’effet du poison ! Embarquez-la, sortez-la de cette pièce maintenant ! »
« Non, elle ne ment pas, » intervint une voix forte venant de l’arrière de la salle.
Un homme d’une cinquantaine d’années, en costume civil sombre, avançait d’un pas mesuré à travers la haie d’invités terrifiés. Il tenait en main un badge officiel et un dossier cartonné sous le bras. Claire le reconnut à travers le voile de ses larmes : l’inspecteur principal Vance, de la brigade criminelle, un ancien ami de régiment de leur père.
« Les communications de cette salle sont brouillées depuis vingt minutes, monsieur le faux secouriste, déclara Vance en désignant le plafond. Vos complices à l’extérieur ont déjà été neutralisés par les équipes du groupe d’intervention stationnées dans le parc boisé. Et l’homme qui occupait le salon de madame Claire a été appréhendé il y a précisément quatre minutes. »
Le balafré comprit qu’il était pris au piège. Dans un réflexe de survie animal, il tenta de braquer son arme sur Claire pour l’utiliser comme bouclier humain, mais Grant n’attendit pas. Un coup de feu assourdissant retentit dans l’espace clos. La balle traversa l’épaule droite du colosse qui hurla de douleur en lâchant son arme sur le brancard.
Le second mercenaire leva immédiatement les mains en l’air, se jetant à genoux sur le sol, conscient que la partie était définitivement perdue.
Des policiers en tenue d’assaut firent irruption par les doubles portes, submergeant la salle de bal dans un vacarme d’ordres hurlés et de faisceaux lumineux balayant les lustres.
L’horloge marquait 21 h 55.
Claire glissa du brancard, ses jambes refusant toujours de la porter, mais Grant fut là pour la rattraper avant qu’elle ne heurte le sol. Il l’enlaça avec une force désespérée, ses larmes mouillant enfin le col bleu de sa sœur.
« Chloé va bien, Claire. Elle dort. Elle n’a rien vu, rien entendu. Sarah était juste enfermée dans la cave, ils sont tous sains et saufs. »
Claire ferma les yeux, sentant le poids étouffant du poison refluer lentement sous l’action d’une injection d’atropine que le véritable médecin légiste, arrivé derrière Vance, venait de lui administrer dans le bras.
À quelques mètres de là, Helena Ashford ne cherchait plus à fuir. Elle se tenait droite, figée comme une statue de sel au milieu des ruines de sa dynastie, tandis que deux agents en uniforme lui passaient les menottes d’acier aux poignets. En croisant le regard de sa fille aînée, ses lèvres pincées ne formèrent aucun mot d’excuse, seulement l’aveu muet d’une noirceur que même le sang n’avait pas su racheter.
Claire tourna la tête, refusant d’accorder un dernier regard à la femme qui lui avait donné la vie pour tenter de la lui reprendre. Elle serra la main de son frère, les yeux rivés vers les grandes portes grandes ouvertes sur la nuit d’automne, où l’air pur et glacé s’engouffrait enfin pour chasser le parfum empoisonné du bal.