La mâchoire de Grant tressaillit. Une ride profonde et douloureuse fendit son front. « Je sais pour Chloé. Mais si tu montes dans ce faux véhicule de secours, tu n’arriveras jamais à l’hôpital, et Chloé ne sera plus qu’un moyen de pression pour enterrer l’affaire. Tu m’entends ? L’homme dans ton salon ne tirera pas tant qu’il n’aura pas le signal confirmant que tu es enfermée dans le caisson de l’ambulance. C’est leur protocole. »

« Qui ? » souffla-t-elle, les larmes coulant enfin sur ses tempes, brûlantes contre sa peau glacée.

Grant ne répondit pas immédiatement. Il leva les yeux vers l’autre bout de la pièce. À cinquante mètres de là, assise sur un fauteuil baroque doré sous la fresque du plafond, Helena réajustait son étole de vison blanc avec une lenteur calculée. La matriarche de la famille Ashford ne pleurait pas. Elle tenait entre ses doigts manucurés un flacon de sels qu’elle respirait par intermittence, mais son regard sombre et perçant ne quittait pas le petit groupe massé autour de Claire.

« Notre mère ne marie pas Caroline ce soir pour célébrer une union, murmura Grant, le visage déformé par une amertume ancienne. Elle liquide la succession de père. Elle vend la compagnie de fret maritime aux syndicats de l’Est pour effacer ses dettes de jeu à Macao. Père avait tout bloqué sur un trust au nom de Chloé, avec toi comme seule exécutrice testamentaire légale. »

La vérité frappa Claire avec la force d’une lame rouillée.

Le testament de leur père. La mort brutale du vieil homme, trois mois plus tôt, prétendument due à un infarctus massif dans son bureau de campagne. Claire avait toujours refusé de signer les procurations qu’Helena lui tendait avec insistance depuis des semaines. « Pour faciliter la transition fiscale, ma chérie. Pour éviter que les comptes soient gelés. »

Elle avait refusé parce qu’elle voulait protéger l’avenir de sa fille. Et ce refus venait de se transformer en arrêt de mort.

Soudain, un bruit sourd ébranla les grandes portes vitrées de l’entrée principale. Deux hommes vêtus d’uniformes de secouristes bleu marine, portant des casquettes sombres vissées sur le crâne et des gilets tactiques, pénétraient dans le hall de réception, poussant un brancard pliable en aluminium. Ils ne portaient aucun insigne distinctif du service médical d’urgence d’État. Leurs gestes étaient rapides, martiaux, dépourvus de l’attitude habituelle des ambulanciers civils.

L’horloge marquait 21 h 44. Seize minutes avant l’échéance fixée par le message.

« Écartez-vous ! » lança le premier homme, un colosse au teint basané dont une cicatrice barrait la tempe gauche. « Urgence vitale ! Suspicion d’intoxication par neurotoxique ! Nous devons l’intuber immédiatement et l’évacuer vers l’unité de soins intensifs ! »

Caroline recula, intimidée par l’autorité brutale des nouveaux arrivants. L’invité médecin qui s’était occupé de Claire fronça les sourcils : « Attendez, vous dépendez de quel secteur ? Je n’ai pas entendu la sirène, et où est votre moniteur de réanimation ? »

Le second faux ambulancier ne perdit pas une seconde en explications. D’un geste sec, il écarta le médecin d’un coup de coude dans la poitrine, projetant l’homme contre une table ronde garnie de flûtes de champagne qui s’écrasèrent dans un fracas cristallin.

« Vous entravez une intervention d’urgence, monsieur, aboya le balafré. Sécurisez la victime ! »

La salle sombra dans le chaos. Les cris des femmes en robes de soirée résonnèrent contre les lambris dorés. Les invités reculaient, effrayés par cette soudaine flambée de violence.

« Grant… » gémit Claire, la vision se brouillant sous l’effet conjugué du toxique et de la panique. Elle sentait ses poumons se comprimer, comme broyés par une main invisible.

« Reste calme. Ne lutte pas contre la paralysie, sers-t’en, » murmura Grant très vite, sans la regarder, les yeux rivés sur les deux mercenaires qui dépliaient les sangles du brancard. « Fais la morte. Baisse ton rythme cardiaque. Laisse ta tête tomber en arrière. »

« Et… Chloé ? »

« Je m’en occupe. Le casier 14, c’est la consigne des bagages du personnel, derrière la chaudière. La clé est dans ma poche de veste. » Il glissa discrètement un petit morceau de laiton froid sous la cuisse de sa sœur, juste à côté du téléphone volé. « La vérité sur la mort de père est là-dedans. Les analyses toxicologiques post-mortem qu’Helena a payé une fortune pour faire disparaître. Si tu as ce papier, les mercenaires ne lui obéiront plus : ils sauront qu’elle est ruinée et poursuivie pour assassinat. »

Avant que Claire ne puisse assimiler ces mots, une main gantée et puissante la saisit par l’épaule gauche.

Le faux ambulancier balafré la souleva sans ménagement, l’arrachant au plancher ciré pour la jeter sur la toile rigide du brancard. La douleur irradia dans sa colonne vertébrale, mais elle retint son cri, appliquant la consigne de son frère : corps mou, yeux vitreux, respiration imperceptible.

« Qu’est-ce que vous faites ? » hurla Grant en se relevant d’un bond, jouant à la perfection son rôle de frère désemparé et impulsif. « Vous la manipulez comme un sac de ciment ! Vous allez la tuer ! Laissez-la ici jusqu’à ce que l’ambulance officielle arrive ! »

Le balafré sortit un masque à oxygène noir relié à une petite bouteille métallique fixée sous le brancard. « Elle est en détresse respiratoire aiguë, monsieur Ashford. Chaque seconde compte. Écartez-vous ou je demande aux vigiles de vous menotter. »

Au même moment, Helena s’approcha, son verre de sels toujours à la main, un mouchoir en dentelle tamponnant ses paupières sèches. « Grant, laisse ces braves gens faire leur devoir. Regarde ta sœur, elle est mourante ! Tu veux qu’elle meure ici, sous nos yeux, pour satisfaire ton ego d’héritier contrarié ? Laisse-les l’emmener ! »

Le regard que la mère lança à sa fille agonisante n’avait rien d’humain. C’était le regard d’un prédateur observant sa proie piégée dans la fosse. Un calcul froid, pur, dénué de tout remords.