— Quand on a passé sa vie à prendre des vies à distance, Jack, la seule victoire qui compte, c’est d’en sauver une seule avant que le rideau ne tombe.
Elle disparut dans l’obscurité des fourrés, avalée par la nuit comme une ombre rentrant chez elle.
Le vent sur la crête du pic de l’Aigle hurlait avec la férocité d’une bête blessée.
Emma rampait centimètre par centimètre sur le rocher nu et glissant, évitant de faire rouler le moindre gravier. Elle avait mis deux heures à contourner les patrouilles extérieures de la villa, utilisant les dépressions du terrain et les bruits du tonnerre pour masquer son ascension. Son corps, endurci par des années d’entraînement intensif, réagissait avec une mémoire musculaire intacte. La douleur de ses muscles fatigués était reléguée au second plan par un état de concentration totale, cet état particulier que les tireurs d’élite appellent la bulle.
À mille cent quatre-vingts mètres en contrebas, la villa apparaissait à travers les trouées de brouillard. Des projecteurs halogènes balayaient la cour centrale, éclairant une piste d’atterrissage de fortune où un hélicoptère biturbine attendait, les pales prêtes à tourner.
À travers sa lunette de tir optique – une vieille Leupold de l’armée montée sur le boîtier civil –, Emma ajusta la mise au point.
Trois mercenaires lourdement armés montaient la garde près du hangar. Deux autres vérifiaient les alentours des générateurs électriques. Et sur la terrasse supérieure, sous l’auvent en béton, deux hommes encadraient une silhouette affalée sur une chaise en bois : Marcus, le visage tuméfié, les mains ligotées dans le dos.
Debout près de lui, tenant une coupe de champagne avec une décontraction insolente, se tenait Gabriel Kovic. Un homme aux cheveux gominés, vêtu d’un manteau de cachemire sombre, attendant son signal de départ.
Emma s’installa en position de tir couché sur la roche mouillée. Elle glissa son sac à dos sous le fût du fusil pour stabiliser l’arme, cala la crosse fermement contre le creux de son épaule droite et arma la culasse avec une lenteur calculée.
Le bruit mécanique du verrouillage métallique fut immédiatement étouffé par le grondement du vent.
Le tir était techniquement aberrant. Un tir à plus d’un kilomètre dans l’obscurité, sous une pluie battante, avec un vent changeant qui s’engouffrait dans le ravin en courants ascendants incontrôlables. Même les ordinateurs balistiques modernes auraient refusé de calculer une solution de tir fiable.
Mais Emma ne comptait pas sur un écran à cristaux liquides. Elle écoutait. Elle observait les branches des conifères à trois hauteurs différentes dans la vallée. Elle analysait la cadence des gouttes d’eau qui heurtaient le capuchon de sa lunette.
Elle ne disposait que d’un seul avantage : la précision absolue des cartouches de Jack Morrison.
Elle arma son esprit comme elle armait son fusil. Elle devait neutraliser Kovic sans blesser Marcus, désactiver le groupe électrogène pour plonger la base dans le chaos, et créer une diversion suffisante pour permettre aux troupes d’intervention de Vance – qui attendaient son premier coup à l’entrée du domaine – de pénétrer sur les lieux.
Une seconde. Une inspiration lente.
Le monde disparut une nouvelle fois. Les caméras, la gloire passée, les moqueries des ignorants, les traumatismes de la guerre : tout s’évapora dans le vide noir de la nuit. Il ne restait que l’espace compris entre la bouche de son canon et le coeur de la cible.
Elle attendit une accalmie dans les rafales. Trois secondes d’air stationnaire.
Le premier tir déchira l’atmosphère.
Le recul frappa l’épaule d’Emma avec une force familière. Elle ne cilla pas. Elle réarma immédiatement la culasse, éjectant la douille fumante dans la bruine, et réaligna sa ligne de visée.
Deux secondes et demie plus tard, à plus d’un kilomètre de là, la balle de Jack traversa le transformateur haute tension de la villa. Une gerbe monumentale d’étincelles bleues et blanches illumina la nuit, suivie immédiatement par l’extinction totale de tous les projecteurs du domaine.
Les cris de panique des gardes résonnèrent faiblement dans la vallée, étouffés par la pluie.
Emma ne perdit pas un dixième de seconde. Deuxième cartouche chambrée.
Sur la terrasse supérieure, Kovic avait lâché son verre et tirait son arme de poing, braquant directement la tempe de Marcus pour s’en servir comme bouclier humain dans la pénombre. Les secours approchaient, les sirènes commençaient à se faire entendre au bas de la montagne. Kovic savait qu’il n’avait plus de temps.
Emma fixa la silhouette de Kovic dans sa lunette. Il bougeait de manière erratique, tenant Marcus devant lui comme une marionnette brisée. La marge d’erreur était de moins de cinq centimètres. Si la balle déviait ne serait-ce que d’un millième de degré sous l’impact d’une rafale résiduelle, Marcus était mort.
Elle se souvint alors de son duel avec Jack. La façon dont elle avait attendu que son rival tire pour lire le mouvement invisible de l’air sur la trajectoire.
Elle regarda le drapeau décoratif fixé au coin de la terrasse. Il claquait vers l’est, puis oscillait vers le sud. Un vortex thermique dû à la chaleur du générateur incendié.
Elle décala volontairement son réticule de visée. Pas sur Kovic. Trente centimètres à gauche, apparemment dans le vide complet.
Elle retint son souffle au milieu de l’expiration. Le doigt caressa la détente réglée au milligramme près.
Le coup partit.
L’ogive fendit la nuit, traversa le rideau de pluie, compensa naturellement sa dérive dans le vortex d’air chaud et vint frapper avec une violence inouïe l’épaule armée de Gabriel Kovic.
Le corps de l’homme fut projeté en arrière contre la baie vitrée qui explosa en mille morceaux. L’arme vola dans le vide. Marcus bascula sur le côté, indemne, protégé par la rambarde de béton.
Troisième coup : le rotor principal de l’hélicoptère, percuté dans son boîtier de transmission par une balle perforante, rendant tout décollage impossible.
En moins de quinze secondes, l’opération était terminée.
Les phares des véhicules d’assaut blindés de l’armée brisèrent les grilles du domaine à toute allure. Des dizaines de faisceaux laser balayèrent la cour. Les mercenaires, désorientés et privés de commandement, jetèrent leurs armes au sol.