— Et vous voulez que je fasse quoi ? ricana doucement Emma, sans la moindre trace d’amertume, juste un détachement glacial. Que je reprenne mon poste ? Que je devienne à nouveau votre fantôme, celui qui efface les erreurs de l’état-major pendant que vous vous félicitez dans vos bureaux climatisés ?

— Il a capturé deux agents hier soir, Emma. L’un d’eux est Marcus.

Emma releva enfin les yeux. Pour la première fois depuis des années, un éclair d’acier traversa ses pupilles claires. Marcus. Le jeune observateur de dix-neuf ans qu’elle avait extrait de la boue sur la frontière, celui qu’elle avait porté sur son dos sur cinq kilomètres avec une balle dans le poumon.

— Marcus est retourné sur le terrain ? demanda-t-elle, la mâchoire serrée.

— Il a tenté de monter une opération seul pour vous venger. Il a échoué. Kovic le retient dans la villa fortifiée au sommet du pic de l’Aigle. À l’aube, il quittera le pays en hélicoptère. Marcus ne survivra pas à la nuit si personne n’intervient.

Emma fixa les flammes du poêle. Pendant huit ans, elle avait lutté chaque matin contre les spectres de son passé. Elle avait choisi l’oubli non par lâcheté, mais par dégoût d’un monde qui utilisait le talent humain comme une ressource consommable. Mais Marcus n’était pas un pion de l’armée. Il était le dernier témoin vivant de son humanité.

— Laissez-moi seule, Vance.

Le colonel posa une clé magnétique sur le coin de la table.

— Le matériel est dans le coffre du véhicule tout-terrain garé au bas du chemin. C’est votre ancien équipement. Nous l’avions conservé sous scellés.

— Je ne veux pas de votre matériel, coupa-t-elle froidement. Vos armes sentent trop la poussière de vos mensonges. Repartez avec vos hommes. Si je dois le faire, ce sera à mes conditions.

Une heure plus tard, une pluie glaciale s’était abattue sur la région. Dans le bureau du stand de tir, le téléphone fixe sonna. Daniel décrocha immédiatement.

— Allô ?

— Daniel, dit la voix d’Emma, claire et sans préambule. J’ai besoin du banc de réglage et de l’ancienne carabine de chasse que ton père gardait dans l’armoire blindée. Le Mauser à canon lourd, calibre .300 Winchester Magnum.

Daniel ne posa aucune question. Il jeta un coup d’œil à Jack qui se tenait debout, aux aguets.

— L’arme est en parfait état, Emma. Mais les munitions commerciales ne suffiront pas pour ce que tu as en tête.

— Jack est encore là ? demanda-t-elle.

Daniel marqua une seconde d’hésitation, puis passa le combiné au jeune homme.

Jack porta l’écouteur à son oreille.

— Emma ?

— Morrison, écoute-moi bien, déclara-t-elle sans détour. Tu as passé ces cinq dernières années à parfaire l’art de charger tes propres cartouches. J’ai vu tes boîtes de tir lors de la démonstration l’autre jour. Tu compenses les grains de poudre au centième près pour stabiliser le vol par temps venteux.

— C’est vrai, bégaya Jack, surpris par la précision de son observation. J’utilise des ogives à très faible traînée, 210 grains.

— J’ai besoin de huit cartouches chargées pour une humidité relative de 95 % et une température de trois degrés au-dessus de zéro. Distance d’engagement : mille deux cents mètres, en tir plongeant avec un vent latéral cisaillant de vingt nœuds. Tu peux faire ça en quarante minutes ?

Jack sentit son cœur battre contre ses côtes avec une violence inouïe. La distance était insensée pour les conditions météorologiques actuelles. C’était au-delà de tout ce que les manuels de tir sportif prévoyaient. C’était le domaine des impossibles calculs balistiques où l’instinct devait combler l’absence de données.

— Oui, répondit Jack d’une voix ferme. Je serai prêt dans trente minutes.

— Ne pose pas de questions. Apporte-les au pont suspendu de la gorge sud. Viens seul.

La pluie fouettait le pare-brise de la camionnette de Jack lorsqu’il coupa le moteur à l’entrée du pont désaffecté. La structure métallique se balançait légèrement au-dessus du gouffre sombre d’où montait le grondement assourdissant de la rivière en crue.

Une silhouette émergea de la pénombre forestière. Emma portait une tenue sombre, imperméable et sans insigne, ses cheveux attachés sous un bonnet de laine noire. Elle portait en bandoulière le vieux fusil de Daniel, soigneusement protégé dans une housse étanche.

Jack sortit du véhicule et s’avança, tenant une petite boîte métallique scellée.

— Huit cartouches, dit-il en lui tendant l’écrin. J’ai recalibré chaque douille à la main. Les amorces sont protégées contre l’humidité. Si tu tires à cette distance avec un angle négatif supérieur à trente degrés, n’oublie pas de corriger la trajectoire apparente. La gravité ne travaille pas de la même façon sur une pente abrupte.

Emma le regarda fixement. Dans ses yeux d’acier, il n’y avait plus la froideur distante du pas de tir. Il y avait une gratitude sobre, sans fioritures.

— Je sais comment corriger, Jack.

Jack hésita, puis laissa échapper la question qui lui brûlait les lèvres depuis des heures :

— Pourquoi me faire confiance à moi ? Je me suis comporté comme un idiot devant tout le monde. Je voulais te ridiculiser pour flatter mon ego.

Emma prit la boîte et la glissa dans la poche intérieure de sa veste.

— Parce que tu as l’obsession de la perfection, Jack. Tu tirais pour les mauvaises raisons, mais tes cartouches sont irréprochables. Un homme arrogant peut devenir humble en une seconde s’il est confronté à la vérité. Un tricheur, lui, ne change jamais. Toi, tu n’es pas un tricheur. Tu as juste oublié ce que signifie le poids d’un coup de feu.

Elle se tourna vers le sentier escarpé qui montait vers le pic de l’Aigle.

— Rentre chez toi, Jack. Et oublie cette nuit.

— Emma, attend ! cria-t-il à travers les rafales d’eau. Qu’est-ce que tu cherches vraiment à prouver ?

Elle s’arrêta un instant sans se retourner, la silhouette découpée par les nuages bas qui rasaient la cime des arbres.