Soudain, Victor s’arrêta de couper sa viande.

Sa main gauche serra le bord de la table. Une perle de sueur froide venait de couler le long de sa tempe. Il porta la serviette à sa bouche, ses sourcils se nouant dans une expression de surprise désagréable.

« Victor ? » demanda Béatrice Delorme en penchant la tête. « Tout va bien ? »

« Oui… oui », répondit-il d’une voix qui avait perdu son timbre d’autorité. « Une simple… une légère lourdeur. Rien de grave. »

Mais en face de lui, Hélène pâlit à vue d’œil. La teinte de sa peau passa d’un beige poudré à une couleur grisâtre, presque livide. Elle lâcha sa fourchette, qui retentit bruyamment contre le rebord de son assiette.

« Victor… je… » commença-t-elle.

Elle ne put terminer sa phrase. Un spasme violent plia son buste en deux. Elle haleta, les mains crispées sur son ventre, les yeux exorbités.

« Hélène ! » s’écria le sénateur en se redressant à moitié. « Que se passe-t-il ? »

« Je… j’ai froid… j’ai un malaise… » bégaya la femme, tandis qu’une sueur abondante faisait couler son mascara noir sur ses joues, ruinant son masque de perfection en quelques secondes. « Victor… qu’est-ce qu’il y a dans cette viande ? »

Victor tenta de se lever, mais ses jambes fléchirent sous son poids. Il heurta la table, renversant son verre de vin rouge qui se déversa en une longue traînée écarlate sur la nappe immaculée, tachant au passage le dossier en satin d’une des chaises.

« Clara ! » rugit Victor, la voix déformée par la panique et la douleur qui commençait à lui tordre les entrailles. « Clara, appelle un médecin ! Immédiatement ! »

Clara ne bougea pas.

Elle restait debout près de la desserte, les bras croisés sur son tablier d’un blanc éclatant, le regard fixé sur eux avec une tranquillité déconcertante.

« Clara ! Tu m’entends, espèce d’incapable ?! » hurla Hélène, prise d’un haut-le-cœur sonore qui la força à enfouir sa tête dans sa serviette. « Bouge ! Appelle les urgences ! »

Le sénateur Delorme, paniqué, sortit son propre téléphone de sa poche. « Je vais composer le numéro… Victor, tenez bon, qu’est-ce que vous avez mangé ? »

Mais au moment où Delorme alluma l’écran de son téléphone, une notification d’alerte urgente apparut. Suivie d’une autre. Puis d’une sonnerie stridente.

Au même instant, le téléphone de son épouse s’emballa, vibrant contre le bois de la table comme un essaim de frelons mécaniques.

Delorme cligna des yeux, déconcerté par les messages qui s’affichaient en rafale.

« Qu’est-ce que… » murmura-t-il.

« Philippe ? » gémit sa femme, tremblante. « Regarde les réseaux… Regarde ce qu’on reçoit… »

Sur l’écran du sénateur, la vidéo tournait déjà en boucle, relayée par des milliers d’utilisateurs furieux : la maîtresse de maison jetant la soupe brûlante à la figure d’une domestique sans défense, accompagnée du sous-titre officiel de la fondation Saint-Amans : La véritable nature de nos élites caritatives.

Et en dessous, un lien de téléchargement massif libérant des dizaines de dossiers confidentiels : Affaire de corruption Saint-Amans / Delorme : Le dossier complet.

Le sénateur devint plus pâle encore que les victimes de l’ipéca. « Mon Dieu… Non… Ce n’est pas possible… C’est un piratage ! »

Il leva les yeux vers Victor, qui vomissait désormais dans un seau à champagne en argent, terrassé par les crampes, l’arrogance totalement anéantie par la dégradation physique la plus humiliante.

« Victor ! Qu’avez-vous fait ?! Nos accords… mes commissions sur la zone industrielle… Tout est en ligne ! Absolument tout ! »

Hélène, le visage barbouillé de sueur et de larmes noires, suffoquait, à genoux sur ce même sol en marbre où elle avait contraint Clara à ramper dix minutes plus tôt. Ses escarpins de luxe avaient glissé de ses pieds ; sa robe de haute couture trempait dans le vin renversé et les éclaboussures de bile.

« Au secours… » râlait-elle, tendant une main tremblante vers la servante. « Clara… pitié… fais quelque chose… aide-moi… »

Clara fit enfin un pas en avant.

Ses pas ne faisaient aucun bruit sur le marbre. Elle s’arrêta à un mètre d’Hélène. Elle baissa les yeux vers la femme qui l’avait tyrannisée, réduite à l’état de déchet tremblant dans son propre salon doré.

« Vous me demandiez tout à l’heure si je me rendais compte de la chance que j’avais d’être ici, madame », dit Clara d’une voix posée, limpide, qui résonna dans le chaos des gémissements et des sonneries de téléphone.

Hélène leva des yeux brouillés, suppliants. « Quoi… ? »

« En réalité, c’était vous qui aviez de la chance », continua Clara, se penchant légèrement vers elle, exactement comme Hélène l’avait fait au début du calvaire. « Vous aviez la chance que mon père soit un homme intègre. Vous aviez la chance qu’il préfère mourir plutôt que de vous faire du mal avec ce qu’il savait sur vos montages financiers. Mais moi, madame de Saint-Amans, je ne suis pas mon père. »

Victor releva la tête, la bave aux lèvres, les yeux écarquillés par une soudaine et terrifiante révélation.

« Ton père… » croassa-t-il entre deux quintes de toux. « Qui… qui es-tu ? »

« Clara Vaneau », répondit-elle simplement. « La fille de Marc Vaneau. L’homme dont vous avez détruit la vie pour bâtir ce manoir. »

Un silence d’effroi s’abattit sur la pièce, plus lourd encore que le poison qui consumait leurs estomacs.

Victor voulut parler, jurer, menacer, mais un nouveau spasme le jeta violemment en avant, le faisant glisser sur le sol dans une agonie ridicule.

Au dehors, au bout de la longue allée privée bordée de cyprès, le hurlement strident des sirènes déchira la nuit paisible du quartier résidentiel. Deux tons discordants qui se rapprochaient à toute allure. La police financière et les ambulances, prévenues simultanément par les alertes automatiques programmées par Clara.