Le procureur la scruta un long moment à travers ses lunettes aux montures d’écaille. Il y avait une tristesse infinie dans ses prunelles usées par les prétoires.

« Et vous, mon enfant ? Qu’allez-vous faire maintenant que votre vengeance est consommée ? Vous allez vous asseoir dans le bureau de votre père au soixantième étage de la tour de verre ? Vous allez diriger cette pieuvre ? »

Hélène marcha jusqu’à la grande baie vitrée qui ouvrait sur la terrasse. Elle repoussa le lourd voilage de velours.

Dehors, la pluie d’automne tombait drue, lavant les dalles de granit noir de la vaste esplanade. En contrebas, la ville s’étalait, tentaculaire, scintillante de millions de lumières artificielles reflétées dans les eaux sombres de l’océan. C’était une cité carnassière, bâtie sur le sang des faibles et les compromissions des puissants, une machine impitoyable qui broyait les âmes pour produire des dividendes.

« Mon père est mort assassiné par sa propre cupidité, Gabriel », souffla-t-elle, son front brûlant venant s’appuyer contre la vitre glacée. « Et Victoria a détruit sa propre vie en essayant de copier son monstre de modèle. Je n’ai aucune intention de devenir le nouveau tyran de cette dynastie pourrie. »

Elle se retourna vers lui. Pour la première fois depuis son entrée dans la salle, un éclat d’humanité véritable, doux et douloureux, perça sous l’armure de glace qui l’enveloppait.

« Dès demain, le conseil d’administration sera dissous. Les actifs de la holding Vance seront scindés en trois fonds d’indemnisation autonomes, gérés sous tutelle publique. Le premier ira aux familles des ouvriers des chantiers navals morts sans assurance lors des délocalisations forcées ordonnées par mon oncle. Le second financera un réseau indépendant de contrôle des cliniques psychiatriques privées. Et le troisième servira à démanteler méthodiquement chaque monopole que cette famille a érigé depuis cinquante ans. »

Chen la fixa, stupéfait. « Vous abandonnez la totalité de votre héritage ? Vous renoncez à la fortune des Vance ? »

« Cette fortune est maudite », répliqua-t-elle doucement en glissant ses mains nues dans les poches de son pantalon. « Elle a coûté la vie de ma mère. Elle a coûté la raison de mon père. Elle m’a volé douze années de jeunesse, passées derrière des barreaux peints en blanc à fixer un mur de cour d’asile en attendant que les drogues fassent effet. Je ne veux pas d’un seul centime de cet argent pour vivre. J’ai gardé la maison d’enfance de ma mère sur la côte bretonne, le seul bien qui n’ait jamais été souillé par leurs montages financiers. C’est tout ce dont j’ai besoin. »

Gabriel Chen garda le silence. Il hocha la tête avec une lenteur respectueuse, remit son chapeau feutre sur son crâne dégarni et fit un pas vers la sortie.

« Vous êtes la seule personne honnête que cette famille ait jamais produite, Hélène. Prenez soin de vous. Les hyènes blessées sont parfois les plus dangereuses quand elles savent qu’elles vont mourir en cage. »

« Les hyènes sont désarmées quand on leur coupe les vivres, Gabriel. Allez faire votre travail. Moi, j’ai fini le mien. »

Le vieux magistrat s’inclina légèrement et tourna les talons. Sa canne résonna sur le marbre jusqu’à ce que la porte dérobée se referme sur lui, plongeant la grande salle dans un silence total.

Hélène resta seule.

Elle dénoua le nœud papillon en soie noire de son col, ouvrit le premier bouton de sa chemise de batiste et prit une longue, une immense inspiration. L’air n’était plus saturé par les parfums lourds de Victoria, ni par les vapeurs d’alcool de l’aristocratie déchue. L’odeur pure, violente et métallique de l’orage qui grondait sur la baie entrait à flots par les portes-fenêtres béantes.

Elle s’approcha de la fontaine de marbre noir.

Au fond du bassin d’eau claire reposait la boucle d’oreille en platine et diamants que Victoria avait perdue lors de sa chute, scintillant sous l’eau comme une écaille de serpent mort. Hélène plongea sa main nue dans l’eau glacée, repêcha le bijou sans un regard pour sa valeur inestimable, et le serra dans son poing.

Puis, marchant d’un pas tranquille, elle sortit sur la terrasse sous la pluie battante.

L’averse d’octobre s’abattit sur ses épaules, trempant son tailleur blanc en quelques secondes, collant ses mèches brunes contre ses tempes et coulant le long de sa cicatrice. Elle ne frissonna pas. Cette eau froide ne faisait que laver les dernières traces de l’enfer de Saint-Jude. Elle s’avança jusqu’à la balustrade de pierre qui surplombait le vide de quatre-vingts mètres au-dessus du port commercial.

Elle ouvrit la main.

Le diamant de Victoria tomba dans les ténèbres, englouti par les vagues noires et bouillonnantes de l’océan qui venaient se briser contre les falaises de granit.

Hélène Vance ferma les yeux, sentant sur son visage la morsure vivifiante du vent du large. La dynastie des prédateurs s’était éteinte ce soir, non dans la gloire d’une bataille d’initiés, mais dans la honte nue d’un commissariat fédéral.

Derrière elle, les lustres de la salle de bal s’éteignirent un à un, coupés par le disjoncteur automatique du domaine désormais sous séquestre.

La nuit reprenait ses droits. Et pour la première fois depuis douze ans, l’aube qui se préparait à l’horizon n’appartenait plus aux Vance, mais aux vivants qui n’avaient plus rien à craindre d’eux.