« M. Ward sait compter, petite sœur d’adoption », intervint Hélène en se relevant d’une pièce, souple et impeccable. « Il sait surtout que les garanties bancaires que ton père avait apportées pour financer la fusion de vos deux empires reposaient sur les titres originaux de la holding Vance Maritime. Des titres volés, portant la signature falsifiée d’Arthur Vance deux jours après son prétendu arrêt cardiaque. Julian a reçu le dossier complet d’expertise graphologique ce matin à sept heures, certifié par Interpol et par trois cabinets indépendants de Zurich. »

Victoria bascula en arrière, s’asseyant sans grâce sur les marches de la fontaine. L’eau tiède du bassin éclaboussa la traîne en soie de sa robe à cinquante mille dollars, mais elle ne parut même pas le remarquer.

« Tu mens… Tout cela n’est qu’une cabale… Les fusions sont verrouillées ! Les conseils d’administration ont voté hier ! »

« Les conseils ont voté sur la base de faux bilans », déclara une voix d’homme, sèche et métallique, qui s’éleva depuis l’arche monumentale ouvrant sur le hall d’honneur.

La foule s’écarta comme la mer Rouge devant la silhouette massive d’un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’un costume gris anthracite sans apprêt. Il marchait avec une canne à pommeau d’argent, suivi de près par quatre officiers de la police fédérale et une femme en tailleur strict portant une mallette scellée d’un ruban rouge.

Victoria écarquilla des yeux exorbités. « Procureur Chen… Que… Pourquoi êtes-vous ici ? C’est une réception caritative privée ! »

Le procureur général s’arrêta au bord du cercle formé par les invités. Il ne daigna même pas regarder la jeune femme effondrée sur le marbre souillé. Il tira un document plié de la poche intérieure de son veston et l’ouvrit sans hâte sous la clarté crue des lustres.

« Mme Victoria Vance, en vertu du mandat d’arrêt fédéral numéro 88-B émis ce jour par la Cour supérieure des délits financiers et de la chambre criminelle, je procède à votre arrestation immédiate. Les chefs d’inculpation retenus contre vous et feu votre géniteur portent sur la séquestration aggravée, la falsification d’actes notariés d’État, la subornation de témoins, la tentative d’assassinat avec préméditation sur la personne d’Hélène Vance, et le détournement de deux milliards trois cent millions de dollars d’actifs sous mandat judiciaire. »

Un silence sépulcral tomba sur la pièce. Seul le bruit de l’eau jaillissant de la gueule des lions de marbre de la fontaine osait troubler la stupeur générale.

« Vous n’avez pas de preuves », articula Victoria, mais ses lèvres tremblaient si violemment que ses dents s’entrechoquaient. « Mon père a tout brûlé. Tous les serveurs de la tour sud ont été détruits lors de la rénovation de l’an dernier. Vous n’avez rien ! Rien que les divagations d’une folle échappée d’un asile ! »

Hélène laissa échapper un rire bref, sans joie, qui fit frissonner les spectateurs les plus proches. Elle glissa une main gantée dans la poche intérieure de sa veste blanche et en sortit un boîtier métallique sombre, grand comme un paquet de cigarettes, muni d’un port optique scellé.

« Ton père croyait que le feu effaçait tout, Victoria. Il a oublié que le manoir des falaises, là où vous m’avez séquestrée pendant six mois avant de m’expédier à Saint-Jude, était équipé d’un système domotique à redondance satellite installé par mon propre oncle. Les enregistrements audio et vidéo des chambres de confinement de l’aile est ne passaient pas par les serveurs de la société. Ils étaient encryptés en temps réel sur les serveurs de stockage de la Lloyd’s à Londres. »

Hélène fit un pas en avant, tendant l’objet vers le procureur Chen, qui le réceptionna avec des gants chirurgicaux tendus par son adjointe.

« Dans ce disque dur crypté », poursuivit Hélène en se tournant de nouveau vers la foule fascinée, « se trouvent cent quarante-deux heures d’enregistrements. On y entend très distinctement la voix de Victoria Vance ordonnant au docteur Morvan de doubler les doses de chlorpromazine. On y voit Victoria, ici présente, arracher de force les empreintes digitales de son oncle Arthur agonisant sur un acte de cession de biens, six heures avant que son décès ne soit officiellement constaté par le médecin complaisant de la famille. »

Victoria poussa un cri d’animal blessé. Elle tenta de bondir sur Hélène, les ongles tendus pour griffer, déchirer, détruire ce spectre surgi du passé. Mais cette fois, les deux gardes postés près de la colonne s’interposèrent d’un seul bloc. Leurs mains gantées de noir saisirent les bras de Victoria avec une fermeté implacable, tordant ses poignets en arrière dans un mouvement technique sans faille.

« Traîtres ! » hurla-t-elle, les yeux injectés d’un sang noir de rage. « Je vous paye dix mille dollars par semaine, bande de chiens ! Cassez-lui les os ! Tuez-la ! »

L’un des gardes, un colosse au crâne rasé arborant une cicatrice sous la tempe, la fixa avec des yeux de pierre.

« Vos virements de ce soir ont été rejetés par la banque centrale il y a vingt minutes, mademoiselle », murmura-t-il d’une voix sans timbre. « C’est Mme Hélène Vance qui a réglé nos contrats de fidélité pour les cinq prochaines années. Dès six heures ce matin. »

L’humiliation était absolue. Le sol sembla se dérober sous les pieds de la jeune femme. Les officiers de police s’approchèrent, les menottes d’acier étincelant sous les feux des lustres. L’acier froid claqua sur les poignets fins de Victoria, recouvrant ses bracelets de saphirs d’une étreinte brutale.

Elle ne pleurait pas. La folie pure commençait à luire dans ses pupilles dilatées. Elle regardait Hélène avec une haine qui dépassait la simple terreur de la prison. C’était l’horreur viscérale d’un parasite découvrant que son hôte ne s’était jamais laissé dévorer.