Sebastián sortit la deuxième clé argentée de sa poche. Elle était plus fine, ciselée avec une précision d’orfèvre. Il s’approcha d’un coffre mural encastré dans la brique rouge, dissimulé derrière un panneau de fonte gravé aux armes de la ville.

— Édouard a déposé le brevet le lendemain matin de l’accident, continua le vieil homme, la voix brisée par une douleur qui ne s’était jamais cicatrisée.

Sofia s’avança, le cœur au bord des lèvres.

— Quel accident, Sebastián ?

Le vieil homme tourna lentement le visage vers elle. La lueur pâle des veilleuses révélait une longue cicatrice courant le long de sa tempe gauche, disparaissant sous ses cheveux gris ébouriffés.

— Le 14 octobre 1976. L’effondrement de l’aile ouest en construction. Deux ouvriers sont restés sous les gravats. J’étais sur la plateforme supérieure pour tenter de verrouiller la poutre maîtresse. La grue a lâché. Quand je me suis réveillé à l’hôpital communal trois semaines plus tard, j’étais amnésique, sans papiers d’identité, déclaré responsable par défaut de l’erreur de calcul par le consortium naissant d’Édouard. On m’a donné un billet de train pour le sud et une enveloppe d’argent liquide pour disparaître. On m’a dit que si je revenais, les familles des deux victimes me traîneraient devant les tribunaux pour homicide involontaire.

Adrien croisa les bras, un rictus méprisant aux lèvres.

— Une belle fable de vieillard aigri. Et vous croyez qu’un tribunal va gober ça cinquante ans après ? Vous n’êtes qu’un fantôme sans preuves. Édouard Valmont est un bienfaiteur de la nation. Ses fondations caritatives financent les plus grands musées de ce pays !

— Édouard n’était pas un monstre, Adrien, murmura Sebastián en introduisant la petite clé dans le coffre mural. C’était un homme lâche. Et la lâcheté dévore tout ce qu’elle touche. Mais il avait une conscience. Une conscience qu’il partageait avec une seule personne : Hélène Renaud.

Sofia tressaillit en entendant le nom de sa grand-mère.

— Ma grand-mère ?

— Hélène était la secrétaire générale du chantier avant d’épouser votre grand-père, mademoiselle. C’est elle qui tapait les contrats la nuit. C’est elle qui gardait les doubles des cahiers de charge. Quand Édouard m’a trahi, il n’a pas osé détruire les actes originaux. Il craignait trop que le sort ne se venge sur sa famille s’il effaçait totalement la vérité. Il a scellé ce coffre en présence d’Hélène. Il lui a donné la première clé pour entrer dans le passage, et il a gardé celle du coffre ici même… avant de la lui remettre sur son lit de mort, rongé par le remords.

La petite clé tourna sans forcer. La porte d’acier du coffre s’ouvrit avec un déclic cristallin.

À l’intérieur reposait une boîte en fer-blanc contenant plusieurs cahiers reliés de cuir noir, estampillés du sceau d’un notaire officiel de l’époque, accompagnés d’un épais dossier bleu marine cacheté à la cire rouge.

Adrien fit un bond en avant, les yeux injectés de sang.

— Ne touchez pas à ça !

Il projeta violemment son épaule contre Sebastián pour l’écarter. Le vieil homme vacilla et trébucha contre le rebord de la table d’architecte, poussant un gémissement étouffé. Adrien saisit frénétiquement la boîte en fer-blanc, ses mains tremblantes déchirant déjà les enveloppes scellées.

— Vous ne détruirez pas un siècle de gloire pour une querelle de maçons ! hurla Adrien, hors de lui. Vous savez ce que vaut ce consortium aujourd’hui ? Neuf cents millions d’euros ! Nous rachetons les banques, nous finançons des campagnes politiques ! Vous croyez vraiment que je vais laisser un paysan déguisé en clochard et une petite bourgeoise idéaliste anéantir ce que trois générations ont bâti ?

Il sortit un briquet en argent massif de sa poche. D’un geste rageur, il fit jaillir une flamme haute et jaune, approchant le feu des parchemins jaunis.

— Adrien, non ! cria Sofia en se jetant sur lui.

Elle attrapa son poignet de toutes ses forces. Adrien la repoussa d’un coup de coude brutal qui l’atteignit à la clavicule. Sofia trébucha en arrière, heurtant l’armoire métallique dans un vacarme de tôle froissée. Le souffle coupé, la douleur irradiant dans son épaule, elle vit la flamme lécher le coin du premier acte notarié. Une fumée âcre commença à s’élever dans le sous-sol clos.

Soudain, une main noueuse s’abattit comme une tenaille d’acier sur l’avant-bras d’Adrien.

Ce n’était plus la main d’un vieillard brisé. C’était la main d’un artisan qui avait taillé le granit et courbé le fer pendant un demi-siècle. Sebastián Ortega se dressait de toute sa hauteur, le visage dur comme la pierre de taille. Ses yeux noirs transperçaient Adrien d’une intensité foudroyante.

— Tu as les costumes de ton grand-père, petit, gronda Sebastián d’une voix qui fit trembler les voûtes. Mais tu n’as ni son courage, ni ses remords. Tu n’es rien d’autre qu’un voleur qui a peur du noir.

D’une torsion sèche et précise du poignet, Sebastián força Adrien à lâcher le briquet, qui roula sur les dalles de béton avant de s’éteindre. Dans le même mouvement, il lui arracha les documents des mains et les plaqua contre sa poitrine, protégeant le papier d’une main protectrice.

Adrien recula de trois pas, tenant son bras meurtri, le souffle court, les yeux écarquillés par la stupeur. Il regarda cet homme qu’il venait d’insulter sur le trottoir, réalisant avec une terreur indicible que la force de cet homme ne venait pas de sa jeunesse perdue, mais de cinquante années de vérité contenue sous la cendre.

— Sofia, dit Sebastián calmement sans quitter Adrien des yeux, ramasse le briquet. Prends la boîte.

Sofia se releva péniblement, retenant une grimace de douleur. Elle ramassa le briquet en argent, puis prit délicatement la boîte en fer-blanc et les registres que Sebastián lui tendait. Le coin supérieur du premier contrat était noirci, mais l’écriture à la plume d’Édouard Valmont et les signatures officielles demeuraient parfaitement lisibles.

Au milieu de la première page, rédigée le 12 mai 1974 devant maître Lambert, une clause irrévocable stipulait :