Adrien avala péniblement sa salive. L’assurance arrogante qui sculptait d’ordinaire son visage émacié s’effrita sous les yeux de Sofia. Ses doigts fins, manucurés avec un soin maniaque, effleurèrent nerveusement les boutons de sa veste sur mesure.
— Sofia, vous ne comprenez pas ce que vous manipulez, balbutia-t-il enfin, la voix étrangement voilée. Cette femme, votre grand-mère, a perdu la raison depuis des années. Vous vous laissez abuser par des chimères et des bricoles ramassées sur un trottoir. Donnez-moi ça. Tout de suite.
Il fit un pas agressif vers le vieil homme, tendant une main avide pour arracher le métal.
Mais Sofia s’interposa sans hésiter. Sa silhouette droite barrait le passage. Elle sentait battre son propre cœur jusque dans ses tempes, lourd et puissant. Ce n’était plus simplement la petite fille respectueuse chargée des donations artistiques de la famille Renaud ; elle était devenue le rempart entre une vérité enterrée et l’héritier d’un mensonge d’acier.
— Ne le touchez pas, Adrien, dit-elle posément. Expliquez-nous plutôt. Pourquoi ces clés ont-elles la gravure du monogramme d’Édouard Valmont, votre propre grand-père ? Pourquoi portent-elles la date de 1974, l’année où le premier atelier a été construit avant que votre empire ne s’élève ?
Sebastián ferma lentement les doigts sur les clés. Ses jointures noueuses blanchirent. Il ne tremblait pas. Malgré son vieux chapeau de feutre usé, sa chemise délavée et son pantalon taché de poussière de ciment, une dignité monumentale émanait de sa posture. Ses yeux noirs, profonds comme des puits de mine, fixaient Adrien sans haine, mais avec une tristesse insondable.
— Il ne sait rien, murmura Sebastián d’une voix rauque. Les fils de marchands ne voient que la vitrine. Ils ignorent ce que retiennent les fondations.
— Taisez-vous ! siffla Adrien en se tournant vers l’interphone de la colonne vitrée. Sécurité ! Que quelqu’un descende immédiatement au parvis nord !
Personne ne répondit. Au sommet de l’immense façade miroitante, les stores du dernier étage venaient de s’écarter. Des visages observaient la scène : des membres du conseil d’administration, réunis pour la grande cérémonie de passation du pouvoir qui devait consacrer Adrien président exécutif du consortium Valmont ce soir-là.
Sebastián s’avança vers l’arche de béton brut qui flanquait le flanc gauche de la tour. Cette arche n’était pas un simple ornement architectural. À sa base, dissimulée derrière un alignement dense de lauriers du Caucase et un pan de verre fumé, dormait une porte basse en chêne massif cerclé de fer forgé, vestige anachronique incrusté dans la structure ultramoderne. Les architectes contemporains avaient toujours prétendu qu’il s’agissait d’un élément décoratif conservé par nostalgie patrimoniale.
Le vieil homme écarta les branches sans précipitation. Il glissa la première clé dans la serrure dissimulée sous une rosace en fonte patinée par cinquante années de pluies et d’oubli.
Le mécanisme ne résista pas.
Un clic lourd, presque sourd, résonna contre les dalles de béton. Un souffle d’air frais, saturé d’une odeur de poussière sèche, de papier ancien et d’huile de lin, s’échappa de l’embrasure tandis que la lourde porte pivotait sur ses gonds discrets.
Adrien pâlit visiblement. La sueur perlait le long de ses tempes bien taillées.
— Vous commettez une violation de propriété privée, lâcha-t-il, un tremblement incontrôlable dans les mâchoires. Vous allez tous les deux finir derrière les barreaux. Sofia, pensez au nom de votre famille !
— C’est justement au nom de ma grand-mère que j’entre, répondit-elle sans le regarder.
Elle emboîta le pas à Sebastián. Adrien, incapable de laisser ces deux intrus seuls avec ce que cette porte renfermait, jeta un regard furieux autour de lui et franchit à son tour le seuil avant de rabattre violemment le vantail de chêne, étouffant les murmures de la rue.
L’escalier plongeait dans la pénombre, éclairé par de petites veilleuses jaunes encastrées dans la maçonnerie primitive. Ici, point de plaques d’aluminium brossé ni de marbre d’Italie. Les murs étaient faits de briques rouges rugueuses, jointoyées à la main, portant encore les marques de coffrage d’une autre époque. Chaque marche craquait sous les semelles rugueuses de Sebastián.
— Mon grand-père n’a jamais utilisé cet accès, déclara Adrien derrière eux, tentant de reprendre une voix de commandement tout en descendant prudemment les marches étroites. C’est une ancienne galerie technique. Il n’y a rien ici. Seulement des conduits de ventilation.
— Édouard ne descendait jamais par là quand les banquiers étaient dans ses bureaux, répondit Sebastián sans ralentir. Mais chaque nuit de grand froid, chaque fois qu’un coulage de béton menaçait de fissurer sous le gel, c’est par cet escalier qu’il venait me trouver. Nous avions vingt ans, Adrien. Nous dormions sur des sacs de plâtre pour ne pas laisser geler les premiers plans du dôme.
Sofia effleura le mur rugueux. Elle sentait l’histoire sous ses paumes. Pourquoi sa grand-mère Hélène avait-elle gardé ce secret si longtemps ? Quelle part d’ombre la dynastie Valmont avait-elle payée pour ériger son sanctuaire de verre et d’argent ?
Au bas des marches, un couloir rectiligne s’ouvrait sur une pièce circulaire souterraine. Au centre se dressait une table d’architecte en fonte lourde, couverte d’un drap de lin gris recouvert d’une épaisse couche de poussière. Autour, des armoires métalliques fermées par des cadenas massifs semblaient attendre depuis un demi-siècle.
Sebastián s’arrêta devant la console centrale. Ses mains essuyèrent lentement la poussière du plateau de chêne. Sous le drap apparut un cuir vert passé, gravé d’inscriptions et de schémas géométriques.
— Soixante pour cent, dit doucement Sebastián. C’était notre accord. Édouard apportait le premier prêt consenti par sa belle-famille. Moi, j’apportais le brevet du treillis autoportant qui a permis de monter la tour sans piliers centraux. Sans ce calcul, la tour se serait effondrée sous son propre poids lors de la tempête de 1978.
Adrien laissa échapper un rire nerveux, presque aigu.
— Vous délirez. Le brevet du treillis Valmont est déposé au nom exclusif de mon grand-père à l’Institut National de la Propriété Industrielle. C’est la base même de la fortune de notre holding ! Tout le monde le sait. Les manuels d’architecture l’enseignent dans le monde entier !