Joseph ne répondit pas tout de suite.
Il se pencha lentement sur le sol, ramassa son vieux mouchoir en tissu à carreaux dans la poche de sa veste et commença à essuyer délicatement le museau, le front et les oreilles mouillées de Cerbère. Ses gestes étaient d’une tendresse infinie, aux antipodes de la violence millimétrée qu’il venait de déployer quelques secondes plus tôt. Le chien poussa un petit gémissement sourd, fermant à demi les paupières, profitant de la caresse rêche du tissu.
« Les gendarmes auraient mis une demi-heure à venir, André, » dit calmement Joseph en rangeant son mouchoir. « En trente minutes, ces bêtes-là ont le temps de brûler ta maison et de t’enterrer dans ton potager. »
« Vous… vous étiez dans les parachutistes, n’est-ce pas ? » balbutia le patron en s’approchant d’un pas hésitant, n’osant toujours pas fixer le chien de trop près. « Mon beau-frère m’avait dit un jour que vous aviez fait les guerres coloniales, mais je croyais qu’il exagérait… On ne vous entend jamais parler. »
Joseph redressa sa grande carcasse sèche. Ses articulations craquèrent imperceptiblement. Il jeta un coup d’œil distrait vers les armes laissées sur la voiture.
« Jette toute cette ferraille dans le puits derrière l’atelier, » dit-il simplement en se détournant. « Ça évitera que des gosses ne se blessent avec. »
« Vous voulez quelque chose à boire, Joseph ? Un café ? Une bière ? C’est… c’est la maison qui offre, évidemment. »
« De l’eau, » répondit l’ancien soldat sans se retourner. « Une écuelle propre pour le chien. Et un verre pour moi. »
Le patron hocha vigoureusement la tête et s’empressa de rentrer dans son établissement comme si sa vie en dépendait.
Joseph s’avança lentement vers son banc vermoulu sous le saule pleureur. Le soleil commençait enfin à décliner sur l’horizon, étirant les ombres des arbres sur le bitume encore fumant de la départementale. Le vent d’ouest apportait avec lui l’odeur résineuse des pins maritimes et la fraîcheur naissante de la nuit, balayant peu à peu l’odeur fétide de l’essence brûlée et de la peur.
Cerbère vint se replacer exactement au même endroit qu’une demi-heure plus tôt, en rond contre l’embout de la botte de cuir usée. Le chien posa lourdement son menton sur ses pattes avant, poussa un profond soupir de satisfaction, et ferma son unique œil valide.
Joseph posa ses mains calleuses sur ses genoux. Ses doigts ne tremblaient pas. Son souffle était régulier, profond, en accord parfait avec le bruissement des feuilles au-dessus de sa tête.
Il regarda la route déserte, là où la poussière s’était enfin complètement dissipée. Pour la première fois depuis des années, un minuscule pli de satisfaction se dessina au coin de sa bouche balafrée. La guerre était finie depuis longtemps, mais dans l’ombre des vieux arbres, la garde ne s’arrêtait jamais.