Dans le milieu des marginaux de la route, beaucoup se vantaient de faits d’armes imaginaires, mais ceux qui savaient lire les peaux reconnaissaient immédiatement les marques authentiques. Ce matricule primitif, gravé à l’aiguille de fortune dans un avant-poste de brousse ou dans un camp d’Indochine, appartenait à une catégorie d’hommes qu’on n’enterrait pas avec des fleurs : les vétérans des opérations spéciales, ceux que les armées régulières préféraient oublier une fois les massacres terminés.
« Tu as touché au chien, » dit Joseph. Sa voix n’avait pas monté d’un décibel. Elle était calme, effroyablement calme, alors même que sous son genou, Marco étouffait lentement, le visage écarlate, incapable d’aspirer un millimètre d’air sans déchirer sa trachée. « Cerbère a sauté trois fois sur des mines antipersonnel pour sortir des gamins de dix-neuf ans d’un brasier pendant que des crétins dans ton genre n’étaient même pas une mauvaise idée dans la tête de leur mère. »
Joseph accentua d’un demi-millimètre la pression sur le bras de Marco. Un craquement sec résonna dans le silence absolu de la cour. Marco poussa un râle étranglé, les yeux exorbités, suppliant du regard ses hommes qui ne bougeaient pas d’un pouce.
« Tu crois que le cuir te protège ? » poursuivit le vieil homme en fixant la bande restée sur le perron. « Tu crois que faire du bruit sur deux roues fait de toi un loup ? Vous n’êtes rien d’autre que du bétail bruyant. Si j’appuie encore un peu, son épaule ne se remettra jamais. Si je relâche mon chien, vous n’aurez même pas le temps d’atteindre vos machines. Vous voulez essayer ? »
L’air sembla se figer davantage. Les cigales elles-mêmes s’étaient tues dans les pins alentour.
L’un des motards, un grand barbu aux cheveux gris noués en queue de cheval, visiblement plus âgé et plus réfléchi que les autres, leva lentement les mains, paumes ouvertes à hauteur de poitrine, dans un geste universel de capitulation sans condition.
« C’est bon, monsieur, » dit-il, la voix enrouée par la peur. « C’est bon. On a déconné. Marco est un crétin. Il a bu trop de merde sur la route. Personne ne veut d’ennuis ici. »
Joseph ne cilla pas.
« Baisse les mains, » ordonna-t-il froidement. « Et posez les couteaux sur le capot de la Peugeot là-bas. Tous. Maintenant. »
Le ton ne souffrait aucune hésitation. Il y avait dans l’intonation de ce vieillard l’autorité indiscutable d’un chef de section donnant un ordre d’assaut sous le feu de l’ennemi.
Sans un mot, sans un regard entre eux, les cinq hommes s’exécutèrent. Le maigrelet sortit son cran d’arrêt et le déposa d’un geste tremblant sur le capot poussiéreux de la vieille berline du gérant. Les autres vidèrent leurs poches : deux lames à cran d’arrêt, un poing américain en laiton et une lourde chaîne de transmission repliée sur elle-même. Les métaux résonnèrent contre la tôle brûlante dans un tintement lugubre.
« Reculez de dix pas, » commanda Joseph.
Les motards reculèrent, les yeux rivés sur Cerbère, dont la salive tiède perlait désormais goutte à goutte sur la joue de Marco. Le chef de meute ne bougeait plus du tout, terrorisé à l’idée que le moindre sursaut n’enclenche le réflexe de mise à mort du chien.
Joseph attendit encore dix longues secondes, laissant l’humiliation et la terreur s’imprimer profondément dans l’esprit de ces hommes. Puis, avec une lenteur calculée, il relâcha sa prise.
Il ne se releva pas d’un bond, il se dégagea méthodiquement, sans jamais quitter des yeux le reste du groupe. Cerbère, sur un simple claquement de langue de son maître, recula d’un mètre, mais resta campé sur ses appuis, la tête basse, prêt à bondir.
Marco roula immédiatement sur le côté en gémissant, repliant son bras gauche meurtri contre sa poitrine, crachant et haletant dans la poussière. Il avait perdu toute sa superbe. La sueur avait tracé de longs sillons sales sur son visage terreux.
« Ramassez-le, » dit Joseph en désignant l’homme à terre d’un simple mouvement du menton.
Deux motards s’avancèrent avec précaution, comme s’ils s’approchaient d’un nid de vipères, saisirent Marco sous les aisselles et le tirèrent en arrière jusqu’à leurs montures. Le géant tremblait de tout son corps, le regard fuyant, refusant de croiser une nouvelle fois les yeux clairs du vieillard.
« Vous reprenez la route, » reprit Joseph d’une voix sourde qui résonna dans le silence pesant. « Vers le nord. Et si je revois l’un d’entre vous dépasser la borne du kilomètre quarante, ce ne sera pas de l’eau que je vous ferai boire. »
Les motards n’eurent pas besoin d’un second avertissement. Ils hissèrent tant bien que mal leur chef sur le siège arrière de l’une des motos. Aucun ne tenta de récupérer les armes abandonnées sur la voiture.
L’un après l’autre, les démarreurs toussèrent, mais cette fois-ci, il n’y eut pas de coups d’accélérateur rageurs, pas de vrombissements provocateurs. Les moteurs s’ébrouèrent dans une sorte de sourdine honteuse, presque étouffée par le vent du large qui commençait enfin à souffler depuis les crêtes.
Le convoi fit demi-tour dans un nuage de poussière grise, les phares balayant furtivement le saule pleureur où l’ancien soldat se tenait debout, droit comme une baïonnette, les bras le long du corps. En quelques secondes, le son des échappements diminua, s’étira le long de la ligne droite, avant d’être totalement englouti par l’immensité de la garrigue.
Le silence revint, plus lourd encore qu’auparavant.
La porte vitrée du relais routier s’entrebâilla timidement dans un grincement de charnières rouillées. Le patron, un petit homme chauve au tablier gras, le visage blanc comme de la craie, passa une tête prudente à l’extérieur. Il tenait dans ses mains tremblantes un torchon roulé en boule.
« Mon Dieu, Joseph… » murmura-t-il en regardant tour à tour le sol labouré par les bottes, les couteaux abandonnés sur le capot de sa voiture, puis le vieil homme. « J’ai cru qu’ils allaient vous massacrer. J’allais appeler les gendarmes de la brigade de Saint-Pierre… mais le téléphone était coupé… »