Quelques minutes plus tard, ce fut le tour de Valeria. Le message était plus strident :
« Mariana, réponds ! Je suis au salon de coiffure avec une amie, ma carte passe pas ! Le gérant ne veut pas me laisser sortir sans payer les soins ! Débloque ça immédiatement, j’ai trop honte ! »
Je posai mon téléphone sur la table, l’écran retourné contre le bois, et j’attendis neuf heures. C’était l’heure à laquelle Maître Estrada devait faire intervenir l’huissier de justice de garde, accompagné de deux agents de la police municipale pour signifier l’injonction judiciaire au domicile.
Ce qui se déroula ensuite dans l’appartement me fut rapporté en détail par le procès-verbal de l’huissier et par les caméras de sécurité de l’immeuble dont j’avais conservé l’accès direct sur ma tablette.
À neuf heures quinze, la sonnette retentit au douzième étage. Daniel ouvrit la porte en peignoir de soie, une tasse de café à la main, croyant sans doute voir arriver le livreur de viennoiseries fraîches que j’avais coutume de commander le samedi matin. Au lieu de cela, il se trouva nez à nez avec Maître Vargas, un huissier impassible en costume sombre, flanqué de deux officiers de police en uniforme.
« Monsieur Daniel Mendoza ? » demanda l’homme de loi sans préambule.
« Oui… mais qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Qui vous êtes ? »
« Je suis Maître Vargas, commissaire de justice. Je vous signifie une ordonnance d’expulsion conservatoire prononcée ce matin en référé par le Tribunal aux affaires familiales du district, ainsi qu’une citation à comparaître pour mise en danger de la personne d’une mineure sous votre responsabilité légale. Vous disposez de deux heures pour libérer les lieux de tous vos effets personnels. Les clés du bien doivent m’être remises à onze heures trente très précises. »
Du fond du couloir, la voix de Carmen s’éleva, aiguë et venimeuse. Elle apparut vêtue d’un caftan fleuri, les cheveux ébouriffés, le visage bouffi par les excès de la veille.
« De quel droit vous entrez chez nous ? C’est l’appartement de mon fils ! Sortez d’ici immédiatement ou j’appelle mes relations au ministère ! »
L’huissier ne cilla même pas. Il ajusta ses lunettes et déploya la copie officielle de l’acte de propriété.
« Madame Carmen Ruiz veuve Mendoza, cet appartement est la propriété exclusive de Madame Mariana Silva Torres. Vous êtes ici à titre d’occupants sans titre ni droit à compter de la rupture unilatérale de l’hébergement gracieux signifiée par cet acte. Si à onze heures trente les lieux ne sont pas vacants, la force publique ici présente procédera à votre expulsion manu militari. »
Les images des caméras montraient la panique qui s’empara instantanément de toute la tribu. Valeria sortit de la chambre d’amis en hurlant, encore vêtue d’un pyjama de marque acheté sur mon compte, tandis que son compagnon essayait maladroitement de cacher sous son bras les bouteilles de vin encore scellées qui traînaient sur le buffet. Don Hernán, mon beau-père, sortit à son tour, réclamant ses pilules pour le cœur d’une voix chevrotante, tandis que Daniel tentait désespérément de me joindre sur mon portable.
Mon téléphone vibrait sans interruption. Huit appels manqués. Douze messages.
« Mariana, tu es devenue folle ?! Tu envoies la police chez nous devant ma mère ?! »
« Pense à l’honneur de la famille ! Arrête cette folie tout de suite ! »
« On peut parler ! C’était un malentendu pour Camila hier soir, ma mère voulait juste plaisanter ! »
Plaisanter. Enfermer une enfant de trois ans dans le noir et le froid avec une croûte de pain pendant qu’ils riaient aux éclats en se gavant d’huîtres était donc devenu une simple plaisanterie de famille.
À dix heures, un autre incident vint aggraver leur désarroi sur le trottoir de l’immeuble. La dépanneuse mandatée par la société de leasing arriva devant la grille de la résidence. Deux employés harnachèrent le SUV allemand que Daniel utilisait comme s’il en était le propriétaire légitime. Daniel descendit précipitamment dans la rue en chaussons, gesticulant comme un pantin devant les gardes de sécurité de l’immeuble qui le regardaient avec un mépris non dissimulé. Ils savaient tous qui payait les charges et qui leur glissait toujours un pourboire généreux aux fêtes de fin d’année. Personne ne leva le petit doigt pour lui venir en aide. Le véhicule fut hissé sur le plateau sous les yeux des voisins alertés par le vacarme, laissant Daniel au bord du trottoir, les mains sur la tête, le regard hagard.
À onze heures trente-cinq, l’huissier me téléphona pour me confirmer la libération des lieux.
« Madame Silva, l’appartement est vide. Les serrures ont été changées par le serrurier assermenté. Ils ont emporté leurs valises avec leurs vêtements. Cependant, j’ai fait dresser un inventaire complet : deux toiles de valeur et une partie de l’argenterie semblent manquer. »
« Notez-le précisément au procès-verbal, Rogelio s’en servira pour la plainte pour vol aggravé si nécessaire », répondis-je sans la moindre hésitation. « Remettez les nouvelles clés à la conciergerie avec consigne stricte : aucune de ces personnes ne doit franchir le hall sous peine d’arrestation immédiate pour violation de domicile. »
Le lendemain matin, la guerre prit une tournure beaucoup plus directe.
Sachant qu’il ne pouvait plus pénétrer dans mon immeuble, Daniel tenta la seule autre carte qu’il croyait détenir : venir faire un esclandre sur mon lieu de travail pour me forcer à céder par peur du scandale professionnel. C’était mal me connaître, et surtout, c’était sous-estimer le statut que j’avais acquis dans cette entreprise par ma compétence et ma rigueur.
Vers quatorze heures, alors que j’achevais une réunion budgétaire dans la salle de conférence du seizième étage de la tour financière, mon assistante entra, l’air embarrassé.
« Madame Silva… votre mari est en bas, à l’accueil. Il refuse de partir. Il exige de vous voir et il parle très fort. Il prétend que vous l’avez jeté à la rue avec sa famille de manière illégale. La sécurité attend vos instructions. »
« Faites-le monter dans le petit salon d’attente à côté de mon bureau », dis-je d’un ton parfaitement calme. « Mais prévenez deux agents de sécurité de rester juste derrière la porte vitrée. »