Miller esquissa un sourire amer, secouant la tête avec une pointe d’admiration mêlée d’effroi.

Vous avez monté ce dossier seule, comme un procureur.

Je l’ai monté pour Thomas. Pas pour la justice des hommes, qui aurait mis dix ans à analyser des débris calcinés et aurait conclu à un doute raisonnable faute de preuves directes. Il fallait qu’ils viennent ici. Il fallait qu’ils tentent de m’extorquer l’argent de la vente sous la contrainte, devant témoin et enregistrement légal. Sans ce flagrant délit d’extorsion avec arme, vous n’auriez jamais obtenu le mandat de perquisition immédiat pour fouiller le coffre-fort de l’atelier cette nuit même.

Miller hocha la tête.

Mes collègues sont déjà à l’atelier, en effet. Et d’après ce que le procureur m’a glissé au téléphone, ils ont déjà mis la main sur le second téléphone de Lauren, celui qui a servi à envoyer le faux message de détresse. L’affaire est bouclée, Claire. Vous devriez quitter cette maison cette nuit. Allez à l’hôtel.

Je partirai demain matin, dit-elle simplement. Quand le jour se lèvera.

Après le départ de Miller, Claire verrouilla les issues, éteignit les lumières crues de la cuisine et monta à l’étage. Chaque marche de l’escalier en chêne craquait sous son pas, répercutant l’écho d’un passé qui ne pouvait plus la blesser.

Elle entra dans la chambre conjugale, restée intacte depuis le matin du drame. Sur la commode, le flacon de parfum de Thomas, sa montre arrêtée au moment du choc, et une petite boîte en bois de santal. Claire s’assit sur le bord du matelas, ouvrit la boîte et en sortit une dernière lettre.

Ce n’était pas une pièce à conviction. C’était une lettre d’amour que Thomas lui avait glissée dans son sac la veille de sa disparition, sentant que la confrontation finale avec sa famille approchait à grands pas.

Si les choses tournent mal, Claire, pardonne-leur de ne pas avoir su m’aimer. Mais ne leur laisse rien de ce que nous avons construit ensemble. Protège-toi d’eux comme tu te protègerais de la foudre.

Claire approcha la flamme d’un briquet du coin de l’enveloppe. Elle la regarda se consumer lentement au-dessus d’une coupelle de porcelaine, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un tas de cendres légères que le courant d’air de la fenêtre entrouverte dispersa dans la nuit pluvieuse.

La tempête s’était calmée vers cinq heures du matin. Une aube grise, délavée, commençait à filtrer à travers les persiennes lorsque Claire chargea ses deux valises dans le coffre de sa petite citadine. Elle n’emportait aucun meuble, aucun tableau, aucun souvenir matériel de cette propriété qui avait été le théâtre de tant de rancœurs et de faux-semblants.

Elle monta à bord, démarra le moteur et actionna les essuie-glaces pour chasser les dernières gouttes collées au pare-brise. Au bout de l’allée bordée d’arbres, elle ralentit un instant devant le portail en fer forgé désormais grand ouvert.

Dans le rétroviseur, la haute façade de pierre grise semblait déjà appartenir à une autre époque, une coquille vide vouée à la poussière et aux scellés judiciaires. Claire posa la main sur le sac de cuir posé sur le siège passager, là où reposait son passeport et le billet d’avion pour un vol sans retour vers le sud.

Elle enclencha la première vitesse, tourna à gauche sur la route départementale, et s’engagea dans le premier virage sans jamais regarder en arrière.