Vingt minutes plus tard, le docteur Gabriel Herrera analysait le prélèvement au laboratoire mobile garé dans l’allée des écuries.

« Une dose massive de digoxine, Arturo, » confirma Gabriel, livide. « Si tu avais bu la moitié de cette tasse, ton cœur s’emballait en tachycardie ventriculaire en moins de deux heures. C’est une tentative d’assassinat en règle. On ne peut plus attendre. »

« La cérémonie officielle d’annonce des fiançailles a lieu dans quarante-huit heures à l’Hôtel Arriaga Imperial, » déclara le vieil homme, le visage taillé dans le granit. « Tous les partenaires, les médias économiques, les créanciers de Villaseñor et nos familles respectives seront réunis. C’est là que tout se jouera. Sebastián doit voir. Il doit entendre. Sans intermédiaire. Sans filtre. »

La grande salle de bal de l’Hôtel Arriaga Imperial, au cœur de la Zona Rosa, étincelait de mille feux. Plus de trois cents invités triés sur le volet s’y pressaient sous les lustres en cristal de Bohême. Les hommes arboraient le smoking sur mesure ; les femmes rivalisaient d’élégance dans des robes de haute couture. Les serveurs fendaient la foule avec des plateaux de champagne millésimé et de canapés de caviar.

La famille Villaseñor était arrivée au complet, bombant le torse comme s’ils étaient déjà les propriétaires légitimes des lieux. Fernando Villaseñor, le frère de Renata, buvait copieusement au bar, discutant d’un air arrogant avec des entrepreneurs qu’il méprisait la veille encore.

Renata était resplendissante. Elle portait une robe bustier d’un vert émeraude éclatant, parée d’un collier de diamants prêté par un joaillier de prestige qui espérait décrocher le contrat du mariage. Elle tenait fermement le bras de Sebastián, affichant le sourire radieux et conquérant de celle qui touche enfin au but.

Sebastián, en revanche, semblait soucieux. Il cherchait son père du regard.

« Chéri, détends-toi, » lui chuchota Renata en lui caressant la joue avec une tendresse étudiée pour les photographes de la presse mondaine. « C’est notre soirée. Ton père s’est senti fatigué après le trajet, il se repose dans la suite présidentielle au dernier étage. Il nous rejoindra pour le toast. Ne t’inquiète pas pour lui. »

À cet instant précis, Fernando s’approcha d’elle et lui murmura à l’oreille, un sourire carnassier aux lèvres : « Le notaire est là avec les formulaires d’urgence. Dès que le vieux lâche prise ce soir, on fait contresigner Sebastián sous le coup de l’émotion. C’est réglé. Dans quarante-huit heures, la dette de Querétaro est effacée. »

Renata hocha imperceptiblement la tête. « Tais-toi et va surveiller l’ascenseur privé. »

Soudain, les lumières de la salle de bal faiblirent légèrement. Un roulement de tambour discret retentit sur l’estrade d’honneur.

L’écran géant, initialement destiné à diffuser une rétrospective photographique de la rencontre entre Sebastián et Renata, s’alluma dans un silence respectueux. Les conversations s’éteignirent peu à peu.

Sebastián prit le micro, visiblement ému.

« Mesdames et messieurs, chers amis, merci d’être venus ce soir pour célébrer mon union avec Renata. Avant d’accueillir mon père, Don Arturo Arriaga, dont la vision et la force ont bâti ce groupe et permis cette réunion, nous voulions partager avec vous quelques moments précieux de notre histoire… »

Sebastián fit un signe vers la régie technique.

L’écran s’anima. Mais ce n’étaient pas des photos de vacances sur les plages de Tulum qui apparurent.

C’était une vidéo en haute définition, d’une netteté impitoyable, filmée depuis les caméras de sécurité du portail noir de Bosques de las Lomas.

Sur l’écran géant, on vit le SUV blanc s’arrêter. Renata en sortit, arrogante, toisant le gardien d’un regard venimeux. Le son, d’une clarté absolue, se répercuta à travers le système acoustique surround de la salle :

« Des gens comme vous. Des vieux qui font des boulots ingrats et qui se croient tout permis. En plus, vous devriez les cacher quand il y a des invités. Un endroit comme celui-ci fait vraiment pitié avec des employés pareils à l’entrée. »

Un murmure stupéfait parcourut l’assemblée. Les verres de champagne se figèrent dans les airs.

Renata blêmit d’un coup. Ses doigts lâchèrent le bras de Sebastián.

« Arrêtez ça ! » cria-t-elle en se tournant vers la régie. « Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Sebastián, dis-leur de couper ! »

Mais Sebastián était tétanisé. Ses yeux étaient fixés sur l’écran. Il revit la scène où elle levait la main pour gifler l’homme en uniforme, puis la voix d’Arturo qui retentissait :

« Je sais parfaitement ce que tu pensais. »

La vidéo ne s’arrêta pas là.

Un fondu au noir laissa place à un nouvel enregistrement, audio cette fois, accompagné des relevés téléphoniques et des transcriptions certifiées par huissier de justice :

« Dès que je serai mariée, je licencie Elena et toute cette bande de parasites. Le vieux radote, il est incapable de gérer quoi que ce soit. Je peux bien supporter sa présence quelques semaines encore, Sebastián finira par tout hériter. »

Puis, une voix d’homme, celle de Fernando Villaseñor :

« Et s’il s’accroche au trust ? »

Et la réponse glaciale de Renata, projetée en lettres capitales sous les yeux horrifiés de l’élite de Mexico :

« Ne t’inquiète pas. Le vieil homme est le seul obstacle. Quelques gouttes chaque soir, et son cœur fatigué rendra l’âme avant qu’il ne comprenne ce qui lui arrive. Le docteur certifiera une crise cardiaque naturelle. »

Un cri d’horreur étouffé s’échappa de la foule. Des femmes portèrent leurs mains à leur bouche. Les partenaires d’affaires des Villaseñor s’écartèrent précipitamment de Fernando, comme s’il portait la peste.

Fernando tenta de s’échapper vers les issues de secours, mais deux agents de sécurité en costume sombre lui barrèrent immédiatement le passage, le plaquant contre la colonne de marbre avant de lui passer les menottes.

Sur l’estrade, Renata tremblait de tout son corps. Son fard ne masquait plus la terreur animale qui décomposait ses traits.

« Sebastián… mon amour, écoute-moi ! Ce sont des montages ! De l’intelligence artificielle ! Ton père me déteste parce que je n’appartiens pas à son monde ! C’est un coup monté ! »