Le soir même, Arturo réunit un cercle restreint dans la maison d’amis attenante au domaine de Bosques de las Lomas. Autour de lui se trouvaient Mauricio Beltrán, Héctor Ramos et le docteur Gabriel Herrera, cardiologue et ami d’enfance du patriarche.
« Elle a mordu à l’hameçon, Arturo, » annonça l’avocat en posant son ordinateur portable sur le guéridon. « Fernando a déjà contacté un notaire véreux de Toluca pour préparer une procuration générale d’antidate. Ils pensent que tu vas défaillir avant le mariage ou immédiatement après. »
Héctor prit la parole, le teint sombre : « Nous avons intercepté une livraison destinée à Renata. Un coursier clandestin venu d’un laboratoire clandestin à Tepito lui a remis un flacon sans étiquette hier après-midi, près du club de tennis. Nos chimistes ont analysé les résidus : de la digoxine combinée à de fortes doses de clonazépam liquide. C’est inodore, incolore, et facilement soluble dans les boissons chaudes ou les soupes. À petites doses régulières, cela provoque des vertiges, des hallucinations visuelles, des syncopes et une confusion mentale parfaite pour justifier une mise sous tutelle médicale. À forte dose… un arrêt cardiaque que tout médecin légiste attribuerait à l’âge et à l’usure coronarienne. »
Le silence qui s’abattit sur la pièce fut lourd, glacial, presque suffocant.
Gabriel Herrera serra les poings, outré : « C’est une tentative de meurtre avec préméditation, Arturo. On doit appeler le procureur fédéral tout de suite. La police judiciaire peut l’arrêter avant ce soir ! »
« Non, » trancha Arturo, le regard d’acier trempé dans la pénombre. « La police perquisitionnera, son frère prendra un avocat chevronné, elle plaidera l’ignorance, dira que le flacon était un remède homéopathique pour son anxiété, et son nom sera lavé par manque de flagrance absolue. Sebastián sera brisé, persuadé que son père paranoïaque a détruit son bonheur sur de simples soupçons. Il faut que Renata s’enferme elle-même dans son propre piège. Il faut qu’elle aille jusqu’au bout du geste, là où il n’y aura plus l’ombre d’un doute possible. »
« Qu’attendez-vous de moi, Arturo ? » demanda le docteur Herrera.
« Tu vas me délivrer un faux certificat de fragilité myocardique sévère. Dès demain, je commence à “faiblir”. »
Pendant les deux semaines suivantes, le domaine de Las Lomas devint le théâtre d’une comédie tragique.
Don Arturo se mit à descendre tardivement pour les repas. Lorsqu’il s’asseyait dans le grand salon, ses mains tremblaient légèrement. Deux fois, il feignit de laisser échapper son journal ou sa tasse de café sur les carreaux de marbre. Elena Mendoza, la fidèle administratrice, jouait son rôle avec un déchirement sincère : elle courait chercher des serviettes, appelait le médecin et suppliait son patron de se reposer.
Renata observait ces manifestations avec une jubilation contenue. Chaque faiblesse apparente du vieil homme était pour elle une victoire.
Elle s’imposa progressivement comme la maîtresse des lieux. Elle commença à réprimander sèchement le personnel lorsque Sebastián était absent.
« Cette vaisselle est mal lavée, Maria, » lança-t-elle un midi en repoussant une assiette en porcelaine de Saxe. « Quand je serai madame Arriaga le mois prochain, les bonnes incompétentes comme vous retourneront balayer les trottoirs d’Iztapalapa. Préparez vos cartons. »
Elena encaissait sans broncher, conformément aux instructions de Don Arturo. Chaque insulte, chaque acte de cruauté gratuite était méticuleusement archivé par les microphones miniatures dissimulés dans les moulures et les lustres du domaine.
Un soir de pluie torrentielle, alors que Sebastián était retenu à Guadalajara pour finaliser la cession d’une filiale de transport, Renata passa à la vitesse supérieure.
Arturo s’était retiré tôt dans sa bibliothèque. Les lumières étaient tamisées, le feu crépitait dans l’âtre. Sur la table d’appoint reposait un verre d’eau et une bouteille de vin rouge qu’il avait coutume d’ouvrir pour accompagner sa lecture.
La porte s’entrouvrit doucement. Renata apparut, vêtue d’un peignoir en soie sombre.
« Vous ne dormez pas encore, Don Arturo ? » susurra-t-elle en s’approchant avec une tasse fumante. « Je vous ai préparé un chocolat chaud à la cannelle. La recette de ma grand-mère. C’est parfait pour apaiser les nerfs et stabiliser le pouls. »
Arturo feignit d’avoir la voix rauque et le regard éteint.
« Merci, Renata… Tu es trop bonne avec un vieux débris comme moi. Sebastián a bien de la chance. »
« Ne dites pas de sottises, » répondit-elle d’un ton mielleux en posant la tasse juste à portée de sa main. « Vous avez tant donné. Il est temps de lâcher prise, de laisser la jeune génération prendre les rênes. Pourquoi ne signez-vous pas cette délégation de signature pour Mauricio Beltrán ? Cela vous éviterait tant de tracasseries. »
« Demain… peut-être demain, mon enfant. La tête me tourne un peu ce soir. »
« Buvez votre chocolat. Il va refroidir. »
Elle resta là, debout, immobile, le fixant de ses yeux froids et calculateurs. Elle attendait qu’il porte la tasse à ses lèvres.
Arturo leva la tasse, souffla sur la mousse brune, puis poussa un faible soupir en portant la main à sa tempe.
« Ah… quelle faiblesse… »
Il laissa retomber son bras sur la table, heurtant volontairement la tasse qui se renversa sur le sous-main en buvard, répandant le liquide sirupeux sur les dossiers financiers.
« Oh, quel maladroit je fais ! » gémit Arturo d’une voix chevrotante. « Regarde ce que j’ai fait… »
Un éclair de rage sauvage traversa les prunelles de Renata. Ses mâchoires se serrèrent si fort qu’un muscle tressaillit sur sa tempe. Mais elle se contint immédiatement.
« Ce n’est rien, Don Arturo. Ce n’est absolument rien, » siffla-t-elle d’une voix grinçante. « Je vais demander à Elena de nettoyer ce désastre. Allez au lit. Vous me faites pitié dans cet état. »
Dès qu’elle eut tourné les talons et refermé la lourde porte de chêne, Arturo se redressa d’un bloc. Son dos se déplia, son regard recouvra sa vivacité coutumière. Il prit un flacon stérile dans son tiroir secret et imprégna un tampon d’ouate du liquide tiède répandu sur le bureau.