« Elle est partie ? » demanda Lena à voix basse.

« Elle est partie de la maison, mais ce n’est pas terminé », répondis-je en plongeant mon regard dans le sien. « Lena… ce qu’elle vous a dit sur la bague de Claire. Où est-elle ? »

Lena rougit, gênée. « Dans ma chambre, sous la latte de plancher près du radiateur. Margaret m’avait forcée à la regarder la cacher là. Elle disait que c’était mon billet pour la prison. »

« Frank va récupérer tout cela légalement avec un huissier. Vous n’aurez aucun problème avec la justice, je m’en porte garant personnellement. » J’hésitai un instant avant de poursuivre. « Margaret donnait des calmants à ma femme. Des doses massives qui ont provoqué son accident. Elle a tenté de détruire les preuves tout à l’heure. »

Lena poussa un cri d’horreur étouffé, portant la main à ses lèvres. « Mon Dieu… Madame Claire… Je me disais souvent qu’une mère qui avait choisi de si jolis tableaux pour cette chambre ne pouvait pas être le monstre froid que Margaret décrivait. »

« Margaret créait le vide autour d’elle pour devenir indispensable », dis-je amèrement. « Elle s’est nourrie de cette famille pendant quarante ans. »

À dix-sept heures, Frank Mercer arriva avec deux techniciens en civil. Les hommes travaillèrent avec une efficacité chirurgicale. Dans la chambre de Margaret, derrière une plinthe démontée de son secrétaire, ils ne trouvèrent pas seulement la fiole d’un puissant neuroleptique interdit à la vente depuis dix ans ; ils découvrirent un carnet noir relié de cuir usé.

Margaret y tenait un registre minutieux. Chaque entrée, écrite d’une écriture penchée et rigide, consignait les doses administrées à Claire, les jours où elle avait réussi à convaincre la jeune mère qu’elle n’avait pas nourri ses enfants, les heures où elle avait enfermé les nourrissons pour « briser leur volonté primitive ». Il y avait aussi les copies de chèques tirés sur le compte de mon père, des transferts d’argent systématiques vers des comptes fiduciaires aux Bahamas.

Margaret Thorne n’était pas seulement une tortionnaire psychologique ; c’était une voleuse méticuleuse qui préparait sa retraite dorée depuis plus d’une décennie.

« On a largement de quoi la faire tomber pour empoisonnement avec préméditation, vol qualifié et séquestration de personnes vulnérables », déclara Mercer en refermant délicatement le carnet dans un sac de scellé transparent. « Où est-elle actuellement ? »

« Elle attend un virement de cinq cent mille dollars dans un hôtel du centre-ville », répondis-je d’un ton d’acier. « Elle croit que je vais capituler pour éviter le scandale. »

Mercer esquissa un sourire sombre. « Mauvaise estimation du marché. »

Chapitre 6 : Le Piège de Verre

Le rendez-vous fut fixé à vingt heures dans le salon privé du grand hôtel où Margaret s’était réfugiée. Elle avait exigé une confirmation de virement bancaire avant de me remettre ce qu’elle appelait « ses archives privées ».

La pluie d’automne s’était mise à battre contre les larges baies vitrées de la suite luxueuse. Margaret m’attendait assise sur une banquette de velours pourpre, son manteau de laine noire encore sur les épaules, un sac à main rigide posé à ses côtés. Elle paraissait souveraine, certaine de son triomphe.

« Vous êtes ponctuel, Ethan », dit-elle en me voyant entrer seul. « Vous avez toujours eu le sens des affaires. »

Je m’assis en face d’elle, sans retirer mon pardessus trempé de pluie. Je posai un dossier en carton beige sur la table basse entre nous.

« Le reçu du virement est là-dedans », dis-je calmement.

Elle tendit la main, mais je posai mon avant-bras sur le dossier.

« Une dernière question, Margaret. Pour mon père… Est-ce que sa crise cardiaque était aussi le résultat de vos petits ajustements de traitement ? »

Elle eut un rire bref, presque amusé par ma naïveté. « Votre père devenait sénile, Ethan. Il parlait de léguer un tiers de la propriété aux œuvres de l’évêché. J’avais passé ma jeunesse à supporter ses colères et ses exigences. Vous croyez vraiment que j’allais le laisser dilapider ce qui me revenait de droit ? Il est mort paisiblement dans son lit, la main dans la mienne. Vous devriez m’en être reconnaissant : sans moi, vous auriez dû partager votre héritage avec des prêtres hypocrites. »

« Merci », murmurai-je. « C’était exactement ce dont le procureur avait besoin d’entendre. »

Margaret fronça les sourcils, son regard se durcissant brusquement. « Qu’est-ce que vous racontez ? »

J’écartai le dossier beige. Au centre de la table se trouvait un petit boîtier noir, de la taille d’une boîte d’allumettes, dont la diode verte clignotait doucement.

La porte latérale de la suite s’ouvrit sans bruit. Deux inspecteurs en uniforme entrèrent, suivis du procureur Vance et de Frank Mercer.

« Margaret Thorne », déclara le procureur en s’avançant avec solennité, « vous êtes en état d’arrestation pour tentative d’extorsion de fonds, séquestration de mineurs, administration de substances toxiques ayant entraîné la mort sans intention de la donner, et meurtre avec préméditation sur la personne d’Arthur Caldwell. »

Le visage de la gouvernante se décomposa d’une manière effrayante. Le sang quitta ses joues, laissant sa peau grise et flasque comme un linge mouillé. Elle se leva brusquement, renversant sa tasse de thé qui se brisa sur le parquet.

« C’est un mensonge ! Ethan, vous êtes fou ! C’est cette fille, cette Mexicaine qui vous a manipulé ! » hurla-t-elle, sa voix perdant toute sa superbe pour devenir un glapissement suraigu. « Vous ne pouvez rien prouver ! Rien ! »

« Nous avons le carnet, Margaret », dis-je doucement en me levant. « Et la bouteille de chloral hydraté cachée derrière votre commode. Même les pharmacies des bas-fonds gardent des registres quand on y met le prix. »

Les policiers lui saisirent les bras. Pour la première fois de sa vie, je vis Margaret Thorne se débattre comme une bête sauvage, crachant des insultes, ses cheveux gris s’échappant de son chignon impeccable, son corps jadis si rigide secoué de spasmes de terreur pure alors qu’on lui passait les menottes en acier aux poignets.