« Elle a tué Nora, murmura-t-il, la voix broyée, les larmes coulant sans retenue sur ses joues. Ma mère a assassiné ma femme. Et aujourd’hui… elle a voulu noyer Ella.
— Trois trous, monsieur Grant, » murmura Rosa depuis la banquette arrière, les yeux brûlants. « Trois crevaisons minuscules faites avec une aiguille à broder. Assez petites pour que le gilet flotte pendant cinq minutes, le temps qu’Evelyn s’éloigne et prétende avoir le dos tourné. L’eau s’infiltre lentement. L’enfant s’épuise. Quand le plastique coule, il est trop tard. Cela aurait ressemblé à un tragique accident domestique dû à la négligence du personnel. Elle d’une pierre deux coups : elle récupérait votre contrôle mental brisé par le deuil, elle éliminait l’héritière, et elle nous envoyait en prison, Marisol et moi. »

Grant se redressa lentement. La faiblesse, le doute, cette paralysie enfantine qui l’avait toujours asservi en présence de sa mère se désintégrèrent instantanément dans un brasier de haine lucide et glaciale.

« Pourquoi vous a-t-on saboté vos freins ce soir ? demanda-t-il, le regard transfiguré.
— Parce qu’elle a compris que nous avions vu le gilet avant qu’elle ne puisse le faire disparaître, répondit Marisol. Et elle sait que je n’ai pas gobé son histoire de boîte à couture.
— Où est le gilet maintenant ? s’alarma soudain Rosa.
— Dans la chambre d’Ella, dit Grant. Arthur monte la garde.
— Monsieur Grant… » Marisol posa une main tremblante sur son bras. « Arthur a beau être loyal, votre mère a l’art de manipuler les gens. Ne la sous-estimez jamais. Si elle sent le piège se refermer, elle ne laissera aucun témoin. »

Grant serra les poings jusqu’à ce que ses ongles lui percent la peau des paumes.
« Nous n’allons pas simplement nous défendre. Nous allons l’achever. »

Il sortit son téléphone et composa le numéro privé d’un ancien procureur fédéral, un homme intègre que Nora considérait comme son mentor et qui avait toujours refusé les invitations aux galas d’Evelyn.

« Procureur Vance ? C’est Grant Whitmore. Je suis en possession des dossiers de Nora. Et j’ai besoin d’une équipe de police scientifique et d’un mandat d’arrêt d’urgence au manoir avant l’aube. »

Quatre heures du matin.

Le brouillard s’était épaissi autour du manoir Whitmore, transformant les jardins immenses en un dédale fantasmagorique de branches tordues et de roses blanches délavées.

Grant entra par la porte dérobée du sous-sol. Les lumières du salon principal étaient allumées. Une douce odeur de café fraîchement moulu flottait dans l’air, incongrue et macabre à cette heure indue.

Il monta les marches de pierre, traversa la salle à manger aux lustres de cristal éteints, et poussa la double porte du grand salon.

Evelyn était là.

Elle était assise dans son fauteuil voltaire en velours cramoisi, vêtue d’un tailleur de laine sombre impeccable, une tasse de porcelaine fine posée sur la table basse à côté d’elle. Elle n’avait visiblement pas dormi une seule seconde. Sur ses genoux reposait une boîte en marqueterie de bois précieux.

Quand Grant entra, elle ne sursauta pas. Elle leva simplement ses yeux d’acier vers lui, le regard perçant, évaluant son fils avec la froideur clinique d’un entomologiste observant un insecte récalcitrant.

« Tu as découché, Grant, dit-elle d’une voix mélodieuse et posée. Ce n’est guère responsable pour un père de famille dont l’enfant vient de traverser un choc émotionnel.
— Ella dort. Arthur veille sur elle, répondit-il en avançant lentement vers le centre de la pièce, s’arrêtant à trois pas d’elle.
— Arthur est un employé de maison, mon chéri. Rien ne remplace la famille. C’est une règle que je t’ai inculquée depuis ton berceau. Les étrangers sont interchangeables. Ils finissent toujours par nous trahir ou chercher à nous dépouiller. Regarde ces deux misérables filles aujourd’hui… »

Grant soutint son regard sans ciller. « Tu parles de Rosa et Marisol ?
— Évidemment. Il paraît que Rosa a eu un fâcheux accident de la route cette nuit. » Evelyn porta délicatement la tasse de café à ses lèvres, soufflant sur le liquide fumant. « Une conduite imprudente, sans doute. L’adrénaline de la culpabilité. C’est malheureux, mais le destin a parfois une étrange manière de punir les ingrats.
— Les freins ont été sectionnés, Mère.
— Vraiment ? » Elle haussa un sourcil parfaitement épilé, sans la moindre trace d’émotion. « Quelle tragédie. J’espère qu’elle s’en remettra. Mais venons-en à l’essentiel. Tu as l’air épuisé, mon fils. Tu as de la boue sur tes souliers de ville. Où étais-tu ? »

Grant sortit de sa veste le rapport de toxicologie de Zurich et le posa sans un mot sur la table basse, juste à côté de la tasse de porcelaine.

Evelyn baissa les yeux vers le papier. Elle ne bougea pas. Pas un battement de paupière. Pas un tressaillement de ses lèvres pincées. Le masque social ne se fissurait toujours pas.

« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ?
— C’est la signature de ta cruauté, Mère. Du thallium. Six mois d’empoisonnement méthodique pour tuer Nora. Pour faire passer sa mort pour un arrêt cardiaque prématuré.
— Nora était fragile, susurra Evelyn sans lever la tête. Elle avait des tendances hypocondriaques. Elle n’a jamais eu les épaules pour porter le nom de Whitmore.
— Nora avait découvert tes escroqueries ! rugit Grant, sa voix résonnant contre les boiseries centenaires avec la fureur contenue d’une digue qui cède. Tu as ruiné notre famille ! Tu as volé les fondations, tu as perdu notre patrimoine aux jeux spéculatifs, et quand elle s’apprêtait à te dénoncer pour protéger notre fille, tu l’as assassinée à petit feu dans cette maison ! »

Evelyn reposa sa tasse avec un cliquetis parfait sur la soucoupe. Elle se redressa sur son siège, abandonnant d’un coup son masque de vieille dame respectable. Son visage se métamorphosa en une grimace de mépris féroce, d’une laideur morale absolue.