Les générateurs de secours auraient dû s’enclencher en trois secondes. Mais rien ne se produisit. Le silence retomba, épais, oppressant, seulement troublé par le fracas du tonnerre au dehors.
Mon cœur s’emballa instantanément. Ce n’était pas une panne ordinaire. Les générateurs du domaine Carter étaient conçus pour résister à des ouragans.
Je me levai doucement, sortis mon téléphone portable de ma poche et allumai la torche intégrée. Le réseau cellulaire affichait zéro barre : un brouilleur de signal avait été activé à proximité immédiate.
Soudain, un craquement discret résonna dans le couloir menant aux appartements d’Eleanor. Un bruit de pas mesurés, feutrés, mais résolus.
Une terreur glaciale m’envahit. Julian n’avait pas attendu l’assemblée générale. Avec Alexander bloqué à l’aéroport de LaGuardia par les intempéries, il avait décidé d’agir.
Je courus vers la porte de la chambre et tournai le verrou intérieur. Au même instant, la poignée métallique s’abaissa lentement depuis l’extérieur. Quelqu’un essaya d’ouvrir. Constatant que le pêne était engagé, l’intrus força brutalement.
« Qui est là ? » criai-je d’une voix que je tentai de rendre menaçante. « Les gardes sont prévenus ! »
Un murmure étouffé répondit de l’autre côté. Ce n’était pas la voix de Julian, mais celle d’un homme plus jeune, rauque et assurée :
« Ouvre la porte, la serveuse. On ne te fera pas de mal. Donne-nous juste la boîte en fer blanc sous le plancher de l’armoire et laisse-nous faire notre travail avec la vieille. Tu as cinq secondes pour te mettre de côté si tu tiens à la vie. »
Faire leur travail avec la vieille.
Ces mots résonnèrent comme une sentence de mort. Ils ne venaient pas seulement voler un document légal ; ils comptaient provoquer un « accident » médical. Une surdose médicamenteuse, un arrêt cardiaque maquillé en crise naturelle due à sa maladie neurodégénérative. Sans Eleanor, les fiducies de protection tombaient, et Alexander perdait ses droits préférentiels.
Eleanor commença à s’agiter dans son lit, effrayée par le bruit et l’obscurité.
« Emily ? Emily, où es-tu ? J’ai peur… Je ne vois rien… » gémissait-elle d’une voix brisée, ses membres secoués de violents spasmes sous les couvertures.
« Je suis là, Eleanor, je suis là », murmurai-je en me précipitant vers elle pour lui serrer la main, essayant de dissimuler ma propre terreur.
Un coup violent ébranla le bois massif de la porte. Ils utilisaient un bélier portatif ou une masse. Le panneau supérieur commença à se fendre avec un craquement sinistre. Deux hommes au moins se trouvaient derrière.
Je regardai autour de moi dans la pénombre de la pièce, cherchant désespérément une issue ou une arme. La chambre donnait sur une terrasse en surplomb, mais Eleanor était incapable de marcher seule sous le déluge, encore moins de descendre un escalier de secours glissant. Il n’y avait aucun moyen de fuir.
Mon regard tomba sur la cheminée.
À côté du foyer reposait un lourd ensemble de tisonniers en fonte forgée. À côté se trouvait également une réserve d’huile de paraffine utilisée pour allumer les bûches humides, ainsi qu’une bouteille d’alcool à quatre-vingt-dix degrés rangée dans l’armoire à pharmacie d’Eleanor pour désinfecter le matériel de perfusion.
Un deuxième coup assourdissant fracassa la serrure. La porte s’entrouvrit de quelques centimètres, retenue seulement par la chaîne de sécurité qui se tendit jusqu’au point de rupture.
Je n’avais plus le choix. Je devais tenir jusqu’à ce que la sécurité du périmètre extérieur remarque l’intrusion ou que les voisins alertent la police.
Je courus vers la cheminée, empoignai le plus grand tisonnier — une barre de fer d’un mètre terminée par une pointe recourbée — et renversai la bouteille d’alcool sur une épaisse couverture en laine posée sur le canapé.
« Éloignez-vous ! » hurlai-je en approchant la couverture imbibée des braises ardentes du foyer.
Le tissu s’embrasa instantanément dans une gerbe de flammes vives, illuminant la chambre de reflets rougeoyants et violents.
Au même moment, la chaîne de sécurité céda sous un ultime coup de pied d’une brutalité sauvage. La porte vola en éclats. Deux silhouettes vêtues de combinaisons sombres et de cagoules pénétrèrent dans la chambre. L’un d’eux tenait à la main une seringue hypodermique en verre déjà remplie d’un liquide transparent ; l’autre portait une barre de fer.
« Petite idiote ! » cracha le premier en s’avançant pour m’écarter.
N’écoutant que mon instinct de survie et la fureur aveugle de protéger la femme sans défense qui tremblait derrière moi, je poussai avec le tisonnier la couverture en flammes directement sur eux.
Le projectile incandescent heurta le premier agresseur en plein torse. Pris de panique face au brasier qui léchait ses vêtements, l’homme hurla de terreur et tomba à la renverse dans le couloir pour tenter d’étouffer le feu.
Le second individu, surpris par cette riposte désespérée, hésita une fraction de seconde. Ce fut sa perte. Utilisant tout le poids de mon corps, je brandis le tisonnier en fonte et l’abattis avec force sur son épaule droite. Un craquement sec d’os fracturé résonna dans la pièce, accompagné d’un cri de douleur déchirant. La seringue tomba sur le marbre et se brisa en mille morceaux, répandant son poison mortel sur le sol.
« Sale chienne ! » rugit-il en me repoussant violemment de son bras valide.
L’impact me propulsa contre le secrétaire en bois. Ma tête heurta l’angle du meuble dans une douleur fulgurante, et un voile noir menaça de m’engloutir. Du sang chaud commença à couler le long de ma tempe. Au sol, je vis l’homme blessé ramasser un tesson de verre pointu, les yeux injectés de sang, prêt à m’égorger.
« Touche-la… et tu es un homme mort. »
La voix qui venait de retentir n’appartenait ni aux assaillants, ni à moi.
Elle avait claqué comme un coup de fusil depuis l’embrasure dévastée de la porte.
Alexander Carter se tenait là. Trempé jusqu’aux os, le visage couvert de suie et de pluie, ses vêtements de voyage déchirés. Derrière lui gisaient, inconscients sur le marbre du couloir, l’homme à la couverture et un troisième complice. Dans sa main droite, Alexander tenait une arme de poing noire, braquée avec une précision absolue sur le front de l’agresseur survivant.