Quand Lucie s’approcha, Victoria leva des yeux rougis par les larmes et la fatigue.

« Vous êtes venue », murmura-t-elle sans oser faire un pas en avant.

« Où est le second bijou ? » demanda Lucie sans préliminaires, gardant une distance de sécurité de quelques mètres.

Tremblante, Victoria retira de son sac à main une boîte gainée de cuir vert. Elle en sortit le pendentif identique, dont la chaîne d’or étincelait sous la lumière terne du jour.

« Avant que vous ne me jugiez définitivement », commença Victoria, la voix étranglée par une émotion longtemps refoulée, « vous devez savoir que je n’ai jamais voulu la mort d’Éléonore. Lorsque les Delacour ont découvert que son père lui laissait l’intégralité du contrôle des aciéries en excluant la branche cadette, Charles et son père ont préparé un attentat. J’ai découvert le plan la veille. Je n’ai pas pu les dénoncer à la police : ils contrôlaient le préfet de l’époque. La seule façon de la sauver était de la faire disparaître. J’ai aidé Éléonore à fuir avec la boîte de son grand-père. Mais les conditions étaient impitoyables : pour qu’ils ne la traquent pas jusqu’au bout du monde, il fallait qu’ils croient avoir gagné. Ils m’ont forcée à prendre son identité sur les registres privés, à devenir leur marionnette légale, sous peine d’éliminer Éléonore où qu’elle se trouve. »

« Vous avez vécu dans l’opulence pendant qu’elle survivait de la charité des couvents et des petits ateliers ! » cracha Lucie, le dégoût montant dans sa voix. « Vous avez porté ses robes, habité ses demeures, dépensé son héritage ! »

« Et j’ai vécu en prison chaque seconde de mon existence ! » cria Victoria dans un sanglot rauque qui résonna contre les stèles de pierre. « Chaque bague à mon doigt était une chaîne ! Charles n’a cessé d’exiger davantage. Il a siphonné les fonds pour alimenter des montages criminels en Afrique et en Asie. Dès qu’il a compris hier soir que le vrai sang des Delacour n’était pas éteint, il a su que le testament original pouvait être déverrouillé et qu’il finirait ses jours derrière les barreaux. Il ne reculera devant rien. »

Un claquement sec retentit derrière elles.

De l’ombre des grands mausolées voisins émergèrent trois silhouettes. En tête marchait Charles Delacour, élégant sexagénaire au visage émacié, canne à pommeau d’argent à la main, flanqué des deux brutes qui avaient défoncé la porte de Lucie le matin même.

« Quelle touchante réunion de famille », railla Charles d’une voix grinçante en avançant lentement sur les feuilles mortes. « Tu as toujours été d’une sentimentalité déplorable, Victoria. Quarante ans que tu trembles devant le fantôme de cette sotte d’Éléonore. Et voilà que sa progéniture réapparaît avec un tablier de soubrette pour réclamer sa part du festin. »

Lucie recula instinctivement vers l’intérieur du mausolée, la main serrée sur la boîte en fer qu’elle tenait sous son manteau.

« Laisse cette enfant tranquille, Charles », dit Victoria, s’interposant avec un courage soudain qu’on ne lui aurait pas soupçonné. « C’est terminé. Maître Vaneau a déposé les doubles des dossiers ce matin chez un confrère et auprès de la direction générale de la police judiciaire. Même si tu nous élimines ici, la machine est lancée. »

Charles esquissa un rictus méprisant. « Maître Vaneau est actuellement retenu dans une clinique privée sous sédatifs lourds, et ses dossiers ont brûlé il y a une heure dans la cheminée de son cabinet. Il n’y a pas de police, Victoria. Il n’y a que vous deux, ce cimetière désert, et un malheureux drame familial : une vieille femme déséquilibrée assassinée par une serveuse rancunière qui se sera ensuite jetée du haut des carrières. Une affaire classée en quarante-huit heures. »

Il fit un geste de la main. Les deux hommes de main s’avancèrent, tirant de leurs manteaux des armes de poing munies de silencieux tubulaires.

Lucie comprit en une fraction de seconde que les supplications ne serviraient à rien. Ces gens avaient bâti leur fortune sur le sang et la spoliation ; ils ne respectaient aucune règle hormis celle du vide qu’ils laissaient derrière eux.

« Donnez-moi le second collier, Victoria ! » cria Lucie en sautant en arrière dans la chapelle funéraire.

Victoria, réagissant d’un réflexe inattendu, lança le bijou de toutes ses forces vers l’intérieur de la crypte avant que l’un des gardes du corps ne l’attrape par le bras pour la projeter violemment au sol. Le collier roula sur les dalles de marbre et vint heurter le socle du sarcophage central.

Lucie ramassa le bijou. Les deux pendentifs étaient désormais dans ses mains.

« Tu crois qu’un bout de métal va te sauver la vie, gamine ? » ricana Charles en franchissant le seuil du mausolée, son arme pointée vers la poitrine de la jeune fille. « Donne-moi ces pendentifs. Si tu me les remets sans faire d’histoires, je te promets une balle propre dans la tempe. Sinon, mes associés prendront leur temps dans un sous-sol de banlieue. »

Lucie ne tremblait plus. Le regard de sa mère, ce regard d’acier et de fierté qu’elle n’avait jamais compris lorsqu’elles manquaient de pain, habitait désormais ses propres yeux.

« Vous n’avez jamais compris comment fonctionnait l’esprit d’un inventeur, Monsieur Delacour », dit-elle posément.

Elle ne cherchait pas à fuir. Elle pressa l’envers des deux cabochons l’un contre l’autre, alignant les engrenages microscopiques selon les instructions précises que sa mère avait rédigées sur le verso de la lettre jaunie. Un déclic puissant retentit dans l’écho de la chapelle. Une petite tige en acier trempé se déploya depuis l’intérieur du second pendentif, révélant non pas une simple clé mécanique, mais un émetteur miniature ancien, conçu à l’époque par le département d’ingénierie maritime de la famille pour localiser les cargaisons en haute mer.

Mais ce n’était pas tout.

Au même instant, des bruits de pas lourds et ordonnés firent vibrer les marches extérieures de l’édifice funéraire. Des faisceaux de lumière crue déchirèrent la brume automnale à travers les vitraux brisés de la chapelle.