« Et le deuxième collier ? » murmura Lucie, la gorge nouée.

« Il n’y a jamais eu deux colliers identiques fabriqués par hasard », expliqua Vaneau en montrant un dessin d’orfèvrerie archivé. « Il s’agissait d’une paire de serrures jumelles commandées par le grand-père d’Éléonore auprès d’un horloger genevois. Deux mécanismes complémentaires. Pour ouvrir le coffre de la banque centrale de Zurich où sont conservés les actes originaux, le testament holographe et les preuves irréfutables du détournement d’identité, il faut superposer les deux matrices. Victoria a passé quarante ans avec la moitié de la clé autour du cou, terrorisée à l’idée que l’autre moitié ne refasse surface, tout en étant incapable de détruire les archives sans la seconde pièce. Elle croyait qu’Éléonore était morte depuis longtemps sans descendance. Hier soir, quand elle vous a vue, elle a compris que le fantôme était debout devant elle. »

Avant que Lucie ne puisse assimiler l’ampleur du vertige qui s’emparait d’elle, un bruit de verre brisé déchira le couloir du palier. Des pas lourds montaient l’escalier à une vitesse anormale.

« Ils n’ont pas attendu l’ordre de Victoria », souffla l’avocat en pâlissant légèrement. « C’est Charles. Si vous disparaissez avec l’enveloppe et le pendentif, la prescription trentenaire des actions civiles sera scellée définitivement le mois prochain. Prenez vos affaires par la fenêtre de secours. »

Lucie n’hésita pas une seconde. L’instinct de survie que sa mère lui avait inculqué à chaque déménagement clandestin reprit le dessus sur le choc émotionnel. Elle empoigna son sac contenant l’enveloppe de Sarah, glissa le pendentif sous son pull et enjamba le rebord étroit de la fenêtre donnant sur la cour intérieure. En bas, le réseau métallique des escaliers d’incendie offrait une issue précaire. Derrière elle, la porte en bois de son appartement vola en éclats sous la violence d’un bélier portatif.

Des jurons retentirent. Deux hommes vêtus de parkas sombres envahirent la pièce, repoussant brutalement Maître Vaneau contre le buffet. L’un d’eux, le visage barré d’une cicatrice sur la tempe, se précipita vers la fenêtre ouverte. Lucie descendait déjà à vive allure les barreaux mouillés par la pluie fine.

« Descends par le hangar au rez-de-chaussée ! » lui cria l’avocat depuis l’intérieur avant qu’un coup sourd ne coupe sa voix.

Lucie sauta les trois dernières marches, atterrit lourdement sur les pavés gras de la cour et s’engouffra dans l’étroit passage qui reliait l’arrière-cour à la station de métro voisine. Son cœur cognait contre ses côtes comme un oiseau pris au piège. Elle ne connaissait rien des intrigues de la haute société, des montages juridiques ou des fraudes financières, mais elle savait courir dans les boyaux souterrains de Paris mieux que n’importe quel homme de main. En s’engouffrant dans la foule compacte de la ligne 2 à l’heure de pointe, elle laissa derrière elle ses poursuivants égarés par le flot des voyageurs.

Cependant, la fuite n’était plus une option. Sa mère était morte dans la terreur, dépouillée de tout, réduite au silence par la menace permanente de ceux qui avaient volé son enfance. Si elle montait dans un train pour disparaître en province, elle condamnerait la mémoire de Sarah à n’avoir été qu’une ombre fugitive sans sépulture digne.

Lucie trouva une cabine téléphonique encore en service près de la gare du Nord. Elle composa le numéro inscrit sur la carte que Maître Vaneau avait glissée dans sa poche avant que la porte ne cède : le numéro personnel de Victoria Delacour.

La tonalité ne retentit qu’une seule fois avant qu’une voix brisée, presque méconnaissable, ne décroche.

« Maître Vaneau ? Avez-vous trouvé la fille ? »

« C’est moi », déclara froidement Lucie. « Vos hommes viennent de saccager mon logement. Maître Vaneau est peut-être blessé par votre faute. »

Un long silence succéda à ses paroles, alourdi par une respiration haletante. « Je n’ai envoyé personne, Lucie… Je vous le jure sur ce qu’il reste de mon âme. Charles sait tout. Il a fait mettre mes lignes sur écoute dès la fin de la réception. Il a compris que je voulais vous voir. Il fera tout pour vous détruire comme il a failli détruire votre mère autrefois. »

« Donnez-moi une raison de ne pas aller directement à la brigade criminelle avec ce que j’ai dans les mains », répliqua la jeune femme, la main tremblante mais le ton inflexible.

« Parce qu’ils ont des appuis partout au parquet, et qu’avant même que votre plainte ne soit enregistrée, vous aurez un accident », répondit la châtelaine avec une sincérité désespérée. « Retrouvez-moi dans deux heures à la chapelle funéraire des Delacour, au cimetière du Père-Lachaise. C’est le seul endroit où la sécurité de Charles ne surveille pas mes déplacements, car je m’y rends tous les vendredis. Apportez votre pendentif. J’apporterai le mien. Si nous devons faire éclater cette tombe, faisons-le là où tout a commencé à mourir. »

La ligne coupa.

Lucie resta immobile un instant dans l’habitacle de verre froid. Tout en elle lui criait de fuir, d’abandonner cette guerre qui n’était pas la sienne quelques jours auparavant. Mais l’image de sa mère, se levant à l’aube pour repasser le linge des riches dans un atelier sans chauffage, ses mains gercées par la soude, l’empêchait de faire demi-tour. Sa mère n’avait jamais été une voleuse ni une paria : elle avait été une reine déchue, traquée comme une bête par ceux qui dormaient sur des draps de soie.

Le ciel au-dessus de Ménilmontant déversait une brume glacée lorsque Lucie franchit les grilles du Père-Lachaise. Le silence des allées pavées, bordées de sépultures anciennes mangées par la mousse et les lierres d’automne, contrastait violemment avec le vacarme urbain. Elle suivit le chemin escarpé qui montait vers la division des grandes familles bourgeoises du XIXe siècle.

Au bout d’une allée bordée de cyprès noirs, le mausolée Delacour se dressait comme une forteresse miniature en granit gris. Devant la grille de fer forgé entrouverte, une silhouette vêtue d’un manteau de laine noire attendait, prostrée contre une colonne. Ce n’était plus la femme impérieuse et hautaine qui avait levé la main sur elle au milieu des coupes de champagne ; c’était une vieille femme brisée par le poids d’un demi-siècle de mensonges.