Elle était vêtue d’un imperméable noir trempé de pluie, son visage déformé par un rictus de haine pure. Dans sa main droite brillait un revolver de petit calibre. Ses yeux flamboyaient d’une folie sans retour.

« Tiens, tiens… la domestique et le petit fardeau », cracha-t-elle d’une voix étranglée.

« Vanessa, vous êtes folle ! La maison est en train de brûler ! » hurlai-je en reculant, plaçant mon corps entre elle et la petite fille.

« Si je ne peux pas avoir cette vie, personne ne l’aura ! » hurla-t-elle en pointant l’arme sur nous. « Luca a osé me détruire pour elle ! Pour cette avorton qui ne sert à rien ! Don Carmine m’a reniée, mes amis se moquent de moi… Mais ce soir, Luca rentrera chez lui pour ne trouver que des cendres. C’est tout ce qu’il mérite ! »

Derrière moi, Isabella comprit la gravité de la situation. Dans un réflexe désespéré, elle retira son appareil auditif pour ne pas entendre les hurlements terrifiants de Vanessa, mais je lui criai mentalement de ne pas perdre le contact.

Vanessa arma le chien du revolver.

« Donne-moi la gamine, Claire. Peut-être que je te laisserai ramper jusqu’à la sortie avant que le toit ne s’effondre. »

« Jamais », dis-je d’une voix ferme, malgré la panique qui tordait mes entrailles.

Vanessa ricana et avança d’un pas pour saisir le bras d’Isabella. C’était l’erreur que j’attendais.

Profitant de la fumée qui nous aveuglait toutes les deux, je fis semblant de trébucher vers l’arrière, tout en saisissant à deux mains un lourd presse-papier en bronze représentant un aigle, posé sur la console près de moi. D’un mouvement instinctif, dicté par une terreur absolue et l’adrénaline, je frappai de toutes mes forces vers son poignet armé.

Le métal heurta l’os dans un craquement sec.

Vanessa poussa un hurlement de douleur, et le revolver glissa sur le plancher ciré, disparaissant sous un lourd canapé.

Folle de rage, elle se jeta sur moi avec ses ongles acérés, me griffant le visage et m’arrachant des lambeaux de chair au niveau de la gorge. Nous roulâmes au sol dans une lutte féroce au milieu des rideaux de fumée toxique. Elle était possédée par une énergie démoniaque, tentant de m’écraser la trachée avec son avant-bras.

« Crève ! Crève avec elle ! » suffoquait-elle.

Je commençais à perdre connaissance, l’air manquant cruellement dans mes poumons. Mes doigts glissaient sur le sol chaud.

C’est alors qu’un coup retentit.

Un vase en porcelaine de Chine s’écrasa sur le crâne de Vanessa.

C’était Isabella.

Du haut de ses neuf ans, le visage barbouillé de suie, les larmes traçant de minces sillons blancs sur ses joues noircies, la petite fille avait soulevé le vase de la table d’appoint et l’avait abattu sur notre bourreau.

Vanessa s’effondra sur le côté, assommée par l’impact, le sang coulant abondamment sur sa tempe.

Je repris mon souffle dans une quinte de toux déchirante, repoussai le corps inerte de la femme et attirai Isabella contre moi.

« Vite ! » articulai-je avec mes lèvres pour qu’elle lise sur ma bouche. « La sortie ! »

Mais la porte du bureau s’effondra sous une pluie d’étincelles. Les flammes dévoraient l’encadrement, nous coupant tout accès au couloir et au coffre blindé. Le bois craquait au-dessus de nos têtes ; la charpente menaçait de s’écrouler à tout instant.

Il ne restait qu’une seule issue : la haute porte-fenêtre blindée qui menait au balcon d’angle, suspendu à huit mètres au-dessus des jardins de rocaille.

Je tirai Isabella vers la baie vitrée. Je tournai la poignée en laiton, mais le mécanisme de sécurité s’était verrouillé automatiquement lors de la rupture de courant. J’attrapai une lourde chaise en acajou et la fracassai contre la vitre renforcée. Trois coups, quatre coups… Le verre se fêla en une toile d’araignée dense avant de céder dans un vacarme assourdissant.

L’air frais de la pluie nous fouetta le visage, chassant brièvement la suffocation du monoxyde de carbone.

Nous sortîmes sur la balustrade de pierre. En bas, le chaos régnait. Les rares hommes de sécurité survivants échangeaient des tirs avec deux complices de Vanessa embusqués près du portail. Personne ne nous voyait. Le feu léchait désormais les rideaux du bureau derrière nous, et les poutres s’écroulaient dans un brasier d’enfer.

« Au secours ! » criai-je de toute la force de mes poumons, mais le tonnerre et le crépitement des flammes étouffaient mes appels.

Soudain, une série de dérapages violents déchira la nuit.

Une flottille de SUV noirs défonça littéralement les grilles extérieures en fer forgé. Le convoi de Luca. Prévenu par l’interruption brutale des caméras de sécurité, il avait fait demi-tour à tombeau ouvert sur l’autoroute.

Avant même que les véhicules ne soient totalement immobilisés, Luca en jaillit.

Il ne portait plus ni veste ni cravate. Son arme à la main, il élimina froidement les deux tireurs embusqués qui bloquaient l’accès à la pelouse d’une précision mécanique, sans même ralentir son pas. Ses yeux levés vers le manoir en flammes aperçurent immédiatement la fine silhouette d’Isabella perchée sur la corniche du balcon, enveloppée d’un nuage de fumée noire.

Son cri transperça la tempête :

« ISABELLA ! »

La petite fille ne l’entendit pas. Elle ne voyait que la fumée. Mais elle sentit les vibrations sous ses pieds. Le plancher du balcon commençait à se fissurer sous la chaleur extrême de la pièce située en dessous.

« Sautez ! » hurla Marco en arrivant aux côtés de son patron, tendant les bras. « On vous rattrape ! »

Huit mètres. Dans le noir, sur un sol jonché de pierres décoratives et de débris enflammés, le saut était potentiellement mortel pour une enfant.

Luca courut comme un forcené. Sans hésiter une seconde, il escalada les treillis en fer forgé d’un rosier grimpant qui longeait la façade en pierre, s’arrachant la peau contre les épines et la tôle brûlante, mû par une énergie purement surhumaine. En quelques secondes, défiant la gravité et le feu qui commençait à embraser le lierre, il atteignit la hauteur du balcon.