Isabella s’était endormie sur le sofa en cuir, la tête posée sur les genoux de son père. Ses petites paupières battaient au rythme de respirations calmes, libérées pour la première fois depuis des mois de l’angoisse d’un mot manqué ou d’un regard accusateur. Luca la fixait en silence, sa main couverte d’encre noire caressant distraitement la chevelure brune de l’enfant.

Debout près de la porte, je n’osais pas faire un pas. L’adrénaline qui m’avait poussée à affronter Vanessa devant cinquante membres éminents de la pègre et de la haute société de Chicago commençait à retomber, laissant place à une fatigue glacée.

Luca leva les yeux vers moi. Son regard d’ordinaire impénétrable laissait transparaître une obscurité nouvelle. Ce n’était pas seulement de la tristesse ; c’était la colère froide d’un homme qui réalisait que le danger avait franchi le seuil de sa propre maison sans qu’il ne s’en aperçoive.

« Elle ne dormira pas dans cette chambre cette nuit », dit-il d’une voix rauque. « Prends ses affaires, Claire. Installe-la dans la chambre d’amis attenante à la mienne. »

« Tout de suite, monsieur », répondis-je en m’inclinant légèrement.

« Et Claire ? »

Je m’arrêtai.

« À partir de cette heure, tu n’es plus une domestique de maison. Tu seras la gouvernante exclusive d’Isabella. Tu seras ses yeux, ses oreilles, et son bouclier quand je ne serai pas là. Le salaire sera quadruplé. Mais si elle verse une seule larme par la faute de quelqu’un sans que j’en sois averti dans la minute… je te tiendrai pour responsable. »

Il n’y avait aucune menace dans sa voix, seulement une promesse solennelle.

« Elle ne sera plus jamais seule, monsieur Moretti. Je vous le jure. »

Il hocha la tête, souleva Isabella comme si elle ne pesait rien, et la porta à l’étage sans faire le moindre bruit.

Les quarante-huit heures qui suivirent furent d’un calme trompeur.

Dès le lendemain matin, un audioprothésiste de confiance, escorté par deux gardes armés, se présenta au manoir. Il prit les empreintes du conduit auditif d’Isabella et lui fournit temporairement un appareil de prêt, ajusté pour atténuer les fréquences agressives et amplifier les voix douces. Quand l’appareil s’alluma d’un bip discret et que la voix de son père retentit dans la pièce — « Tu m’entends, mon ange ? » —, le visage d’Isabella s’illumina d’un sourire si pur que même les gardes du corps postés près de la porte durent détourner le regard pour cacher leur trouble.

Mais dans l’ombre de la ville, l’affront subi par Vanessa Bellini se métamorphosait en un venin mortel.

Les Bellini n’étaient pas de simples bourgeois. Le père de Vanessa, Don Carmine Bellini, régnait sur les docks et le trafic fluvial du sud de Chicago. Cette union avec Luca Moretti devait sceller un pacte de non-agression et fusionner deux territoires stratégiques. En renvoyant sa fille comme une criminelle en plein milieu d’une réception mondaine, Luca avait arraché le masque des conventions. Il avait brisé l’alliance.

Le troisième soir, alors qu’Isabella dessinait dans sa nouvelle chambre sous ma surveillance, un bruit sourd résonna depuis le rez-de-chaussée. Ce n’était pas un coup de feu, mais le fracas violent d’une porte défoncée, suivi par des éclats de voix rauques.

Isabella sursauta. Son nouvel appareil capta le vacarme avec une netteté qui la terrifia. Ses mains se mirent à trembler, et elle laissa tomber ses pastels sur le parquet.

Claire, c’est quoi ? signa-t-elle vivement, les yeux dilatés par la panique.

Reste ici, ne bouge pas, signai-je en fermant le verrou de la chambre.

Je collai mon oreille contre le bois massif. Les pas résonnaient dans le couloir principal. C’était la voix de Marco, le bras droit de Luca, qui aboyait des ordres à la sécurité. Puis, la voix de Luca s’éleva, d’une froideur mortelle, résonnant depuis le grand escalier.

« Tu as cinq secondes pour baisser ton arme, Carmine, avant que je ne fasse nettoyer mon hall avec ce qu’il reste de tes hommes. »

Don Carmine Bellini était là.

Je tirai Isabella vers le dressing du fond, la cachant derrière un rideau de velours épais.

« Claire… » chuchota-t-elle, sa petite voix brisée par l’angoisse. « Papa est fâché ? »

« Non, mon cœur. Papa nous protège. Éteins ton appareil, tout de suite. Comme ça, tu n’entendras rien de méchant. Fais-moi confiance. »

Elle hésita, puis porta ses petits doigts à son oreille. D’un clic léger, elle se coupa du monde sonore. Ses yeux s’ancrèrent dans les miens, cherchant désespérément une étincelle de sécurité dans un univers soudain plongé dans le néant.

Je m’approchai de nouveau de la porte, entrouvrant à peine le judas décoratif qui donnait sur la galerie supérieure.

En bas, Carmine Bellini, un homme replet à la mâchoire carrée et aux cheveux grisonnants, se tenait au centre du hall, encadré par quatre molosses armés de pistolets-mitrailleurs. Derrière eux, tremblante de fureur et non de peur, se tenait Vanessa. Ses yeux injectés de sang fixaient l’escalier où Luca descendait lentement, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, sans arme visible.

« Tu as humilié ma famille, Moretti ! » éructa Carmine en pointant un doigt ganté de cuir vers Luca. « Tu as jeté ma fille à la rue pour une stupide boniche et une gamine défectueuse ! »

L’air de la pièce sembla se glacer instantanément.

Marco et six tireurs d’élite des Moretti émergèrent des recoins sombres du salon, leurs canons pointés sans la moindre hésitation sur la nuque des hommes de Carmine. Le bruit sec des culasses que l’on arme retentit en écho sous le dôme de verre.

Luca ne cilla pas. Il s’arrêta à la troisième marche, dominant Carmine de toute sa hauteur.

« Tu as le droit d’insulter mes affaires, Carmine », dit Luca d’une voix si basse qu’elle semblait vibrer dans les murs. « Tu as même le droit de contester nos accords territoriaux. Mais si tu prononces encore une seule syllabe au sujet de ma fille, je ferai brûler tes entrepôts avec toi et toute ta lignée à l’intérieur. »