« Mon fils ! Mon Dieu, David ! Quelle surprise divine ! Pourquoi ne pas nous avoir prévenus ? Regardez tous, mon fils est enfin rentré de sa mission héroïque ! Venez, venez faire la fête, nous célébrions justement notre réussite ! »
Je restai parfaitement immobile, les bras le long du corps, le regard planté dans ses pupilles dilatées par la panique naissante. Elle s’arrêta à deux mètres de moi, déconcertée par la noirceur absolue de mon expression.
« Tu as l’air en forme, Evelyn, » dis-je d’une voix posée, sans élever le ton, mais dont la résonance glaciale fit frissonner les invités les plus proches. « La soie te va bien. Les diamants aussi. Tout cela avec les huit mille dollars mensuels que je te versais religieusement pour élever mon fils et prendre soin de ma femme. »
Un murmure confus parcourut les rangs des invités. Victoria s’avança, un pli soucieux barrant son front maquillé. « David, ce n’est pas le moment pour des comptes d’apothicaire. Maman s’est saignée aux quatre veines pour entretenir cette maison pendant que tu étais loin. Tu devrais lui baiser les mains au lieu d’arriver comme un sauvage avec la police ! »
« Tais-toi, Victoria, » dit calmement Maître Mercier en déployant une chemise cartonnée en cuir noir. « Vous devriez garder le silence pour votre propre intérêt pénal. »
Evelyn jeta un regard furieux au notaire avant de se tourner à nouveau vers moi, son masque de mère aimante commençant à se fissurer pour révéler la rancœur sous-jacente. « David, ne donne pas ce spectacle ridicule devant nos amis. Où sont tes manières ? Elena nous a abandonnés il y a six mois, je te l’ai écrit ! Elle a fugué avec un autre homme en te laissant criblé de dettes morales ! Et le petit Julian… le pauvre enfant est malade, il est actuellement en maison de repos spécialisée en Suisse, je paie son traitement chaque mois ! »
L’aplomb avec lequel elle crachait ce mensonge monstrueux devant cinquante témoins faillit briser mon calme. Je sortis lentement mon téléphone de ma poche intérieure.
« Une maison de repos en Suisse, Evelyn ? » demandai-je en branchant mon téléphone sur la station multimédia du grand écran mural du salon, un équipement domotique dernier cri que j’avais moi-même financé.
D’un glissement de doigt, je projetai sur l’écran de deux mètres de diagonale les photographies prises quarante minutes plus tôt.
L’effet fut dévastateur.
Une clameur d’effroi s’éleva de la salle. Une femme élégante au premier rang porta la main à sa bouche en poussant un cri d’horreur. Sur l’écran géant apparut Julian, le visage émacié, les yeux noircis par la terreur et la dénutrition, tenant sa croûte de pain au milieu des toiles d’araignées et de la crasse. L’image suivante montra Elena, ses vêtements déchirés, ses joues creuses comme celles d’un spectre, et les gros plans impitoyables sur les marques sanglantes laissées par le cadenas extérieur que l’on verrouillait chaque soir pour les empêcher de crier à l’aide.
« Voilà ta maison de repos en Suisse, » dis-je d’une voix qui résonna comme un couperet dans la pièce pétrifiée. « Voilà le cabanon de jardin à cinquante mètres de ces lustres. Cinq ans de labeur. Cinq ans de chaleur à cinquante degrés. Cinq ans où chaque centime a été détourné par toi et ta fille pour financer votre train de vie parasite, vos réceptions mondaines, vos voitures de sport et vos bijoux, pendant que vous affamiez mon fils et que vous torturiez ma femme ! »
Evelyn devint blême, d’une pâleur de cendre. Ses lèvres tremblaient de fureur et d’effroi. Elle jeta des regards éperdus autour d’elle, cherchant un soutien parmi les notables qu’elle avait courtisés pendant des années. Mais les visages autrefois souriants s’étaient mués en masques d’horreur et de réprobation. Deux couples se dirigèrent précipitamment vers la sortie, la tête baissée, refusant d’être associés une seconde de plus à cette ignominie.
« C’est… c’est un coup monté ! » hurla-t-elle soudain, sa voix devenant suraiguë, perdant toute son élégance feinte. « Elle était folle ! Elle menaçait de mettre le feu à la maison ! Je protégeais le patrimoine familial ! Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi, David ! Cette fille ne méritait rien ! C’était une traînée sans le sou quand tu l’as épousée, elle n’avait pas sa place dans ce manoir ! C’est MA maison ! J’ai consacré ma vie à faire rayonner le nom des Laurent ! Tu ne peux pas me chasser de chez moi ! »
Le colonel Vance fit un pas en avant, sa main gantée de cuir posée sur son ceinturon. « Madame Evelyn Laurent, vous êtes en état d’arrestation pour séquestration en bande organisée, actes de torture et de barbarie par ascendant sur mineur de quinze ans, et abus de confiance aggravé. »
« Non ! » glapit Victoria en tentant de s’interposer, les larmes coulant sur son fard ruisselant. « Vous ne pouvez pas faire ça ! C’est notre maison ! Maman a les papiers ! »
Alexandre Mercier ouvrit son dossier et en sortit plusieurs documents timbrés d’un sceau officiel qu’il brandit devant les invités encore présents. « Mademoiselle, vous n’avez absolument rien. Le titre de propriété exclusif appartient à David Laurent. La procuration temporaire d’Evelyn Laurent a été formellement révoquée par acte d’huissier ce soir à 18 heures avec effet rétroactif immédiat. De plus, j’ai déposé cet après-midi au nom de David une ordonnance de saisie conservatoire sur l’intégralité des comptes bancaires de votre mère et des vôtres. »
Le notaire se tourna vers Victoria avec un mépris souverain. « La berline allemande garée devant l’entrée a été achetée avec des fonds détournés du compte sous séquestre destiné à l’éducation de Julian. Elle est confisquée sur-le-champ par la justice comme bien mal acquis. Vos cartes de crédit sont bloquées depuis dix minutes. Vous n’avez pas un centime. »