Pendant les dix minutes qui suivirent, j’exposai mon plan à Mercier. Il écouta, posa deux questions techniques, puis valida avec une détermination glaciale. « Je contacte le procureur de garde immédiatement ainsi que le commandant de la brigade de gendarmerie départementale. Le colonel Vance est un ami intime, un homme d’une intégrité absolue. Dans quarante-cinq minutes, nous serons là. En attendant, sors-les de là. »
Je raccrochai. Je chargeai ma valise d’une main, et de l’autre, je pris mon fils dans mes bras. Elena s’appuyait lourdement sur mon épaule. Pas à pas, nous contournâmes la vaste pelouse en restant dans l’ombre épaisse de la haie de lauriers. À travers les immenses baies vitrées du salon d’honneur, j’aperçus ma mère.
Evelyn portait une robe en soie émeraude sur mesure, sans doute achetée avec l’argent de mon dernier virement de septembre. Autour de son cou scintillait une parure de diamants qu’elle n’aurait jamais pu s’offrir avec sa modeste pension d’enseignante à la retraite. Elle tenait une coupe de cristal, souriant avec cette morgue aristocratique qu’elle avait toujours cultivée. À ses côtés, ma sœur cadette, Victoria, drapée de satin rouge, gloussait en montrant à un jeune homme en costume les clés d’une décapotable allemande flambant neuve garée dans l’allée d’honneur. La voiture que j’avais cru financer pour les déplacements scolaires de Julian.
La colère se mua en une sérénité froide, presque spectrale.
Nous atteignîmes le portail secondaire qui donnait sur un chemin vicinal. J’avais demandé au chauffeur de taxi qui m’avait déposé plus tôt d’attendre au croisement avec la départementale en échange d’un pourboire substantiel. Le break noir était toujours là, son moteur tournant au ralenti dans la brume nocturne.
J’installai Elena et Julian à l’arrière, leur donnai les bouteilles d’eau minérale et les barres énergétiques que j’avais achetées à l’aéroport. Julian but avidement, les mains tremblantes, avant de s’endormir presque instantanément, la tête posée sur les genoux de sa mère, épuisé par le simple soulagement de ne plus être enfermé.
« Restez ici avec le chauffeur, » dis-je doucement à Elena en embrassant son front brûlant. « Les vitres sont teintées, les portes sont verrouillées. Vous êtes en sécurité. Je reviens pour mettre un point final à cette mascarade. »
Elle serra mes doigts avec une force désespérée. « David… fais attention. Elle est capable de tout. Elle a convaincu tout le monde dans cette ville que j’étais folle et que j’étais partie refaire ma vie en me débarrassant de Julian. »
« Elle a raconté des fables à des lâches, Elena. Ce soir, la réalité reprend ses droits. »
Je refermai la portière. Je marchai jusqu’au croisement pour attendre Mercier. Quinze minutes plus tard, trois véhicules banalisés et deux fourgons de gendarmerie glissèrent silencieusement sur la route goudronnée, leurs feux éteints, guidés seulement par la lueur blafarde de la lune.
Alexandre Mercier descendit du premier véhicule, suivi d’un homme grand, le visage taillé à la serpe, portant l’uniforme sombre de colonel de gendarmerie.
« David Laurent ? » demanda l’officier en me tendant une main ferme. « Colonel Vance. Alexandre m’a montré les clichés. Le médecin légiste de permanence et deux officiers de police judiciaire sont dans la seconde voiture. Nous avons un mandat d’intervention d’urgence délivré par le parquet pour flagrance de séquestration et violences aggravées sur mineur. Où sont les victimes ? »
« Dans le taxi, cinquante mètres plus bas. Le médecin peut les examiner et recueillir les premières constatations médicales tout de suite. Mais je veux que vous m’accompagniez à l’intérieur. »
Le colonel Vance jeta un regard vers le manoir d’où s’échappait le vacarme festif. Une lueur de dégoût passa dans ses yeux d’acier. « Nous vous suivons. Les équipes encerclent la propriété pour bloquer toutes les issues. Personne ne sortira. »
Nous nous avançâmes d’un pas régulier dans l’allée principale bordée de cyprès. Les graviers crissaient sous nos semelles. Au fur et à mesure que nous approchions de la grande entrée à double battant en chêne massif, les éclats de voix se faisaient plus distincts.
J’empoignai la poignée dorée et poussai les portes sans frapper.
Le contraste fut saisissant. La chaleur étouffante des radiateurs réglés au maximum, le parfum entêtant des fleurs coupées et des fragrances de luxe, les vapeurs d’alcool et de mets fins envahirent mes sens. Une cinquantaine de personnes, notables de la région, notables locaux, promoteurs immobiliers et amis mondains d’Evelyn, se tenaient dans le hall monumental et le salon adjacent.
Au centre de la pièce, près de la cheminée en marbre blanc où crépitait un feu généreux, Evelyn venait de tapoter le bord de sa flûte de cristal avec une cuillère en argent pour réclamer le silence.
« Mes chers amis, » disait-elle d’une voix mélodieuse et théâtrale, « je tiens à vous remercier tous d’être venus ce soir pour consacrer ce domaine familial. Comme vous le savez, après les épreuves douloureuses que notre famille a traversées avec la disparition prématurée de ma belle-fille instable et l’absence prolongée de mon cher fils… »
Elle s’interrompit.
Ses yeux venaient de croiser les miens à travers la foule.
La flûte de cristal glissa de ses doigts manucurés et s’écrasa sur le parquet ciré dans un tintement sec. Le champagne se répandit sur la soie de ses escarpins. Le silence se propagea comme une onde de choc à travers l’assemblée. Les conversations s’éteignirent, les têtes se tournèrent vers l’entrée où je me tenais, encore vêtu de mes vêtements de voyage froissés, couvert de la poussière du cabanon, encadré par Alexandre Mercier et trois officiers de gendarmerie en uniforme opérationnel.
Victoria, qui tenait un plateau de petits fours à proximité, laissa échapper un hoquet de surprise. « David ? »
Evelyn retrouva une contenance avec une rapidité stupéfiante, ce venin d’hypocrisie qui avait forgé son existence entière reprenant le dessus. Elle esquissa un sourire chaleureux, presque larmoyant, et ouvrit les bras en avançant vers moi.