Madame Bernard fixa la lentille du petit objectif dissimulé sous les moulures dorées du cadre. Pour la première fois depuis des décennies, cette femme qui avait dirigé sa famille, ses entreprises et ses pions d’une main de fer sentit le sol se dérober sous ses pieds. Son masque de sang-froid, d’ordinaire invulnérable, s’effrita en un instant, laissant apparaître des traits tirés, creusés par une terreur viscérale.
— Maman… répéta Thomas, la voix brisée par une panique incontrôlable. Qu’est-ce qu’on fait ? À qui la vidéo a-t-elle été envoyée ? Maman, réponds-moi !
— Tais-toi ! rugit-elle dans un souffle violent en se retournant vers lui, les yeux injectés de sang. Tais-toi et réfléchis !
Elle s’approcha précipitamment du corps d’Élodie, baissant les yeux vers le téléphone qui gisait sur le marbre glacial. Mais avant qu’elle ne puisse poser la main dessus, l’appareil se mit à vibrer avec un bourdonnement sinistre qui résonna dans toute la demeure. Sur l’écran fissuré, aucun nom n’apparaissait. Juste une suite de chiffres masqués.
Thomas fit un pas en arrière, comme si l’appareil était une bombe sur le point d’exploser. Madame Bernard hésita une fraction de seconde, ravala la bile amère qui lui montait à la gorge, puis ramassa le téléphone d’un geste sec. Elle fit glisser son doigt tremblant sur l’écran et le porta à son oreille sans prononcer un mot.
À l’autre bout du fil, une voix d’homme, déformée par un filtre numérique grave et métallique, brisa le silence :
— Belle mise en scène, Hélène. Mais le tapis de travers et le vase brisé ne suffiront pas cette fois-ci.
Madame Bernard plaça instinctivement sa main sur sa poitrine, son cœur battant à un rythme effréné.
— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ?
— Ce que je veux ? La justice que vous avez étouffée il y a trois ans, répondit la voix glaciale. La police est en route. J’ai appelé les secours il y a exactement quatre minutes en signalant des cris et des violences domestiques. Ils seront là dans moins de dix minutes. Et la vidéo du meurtre… ou du moins de votre tentative d’assassinat… est déjà stockée sur trois serveurs sécurisés hors de France.
— Attendez ! cria presque Madame Bernard, oubliant toute dignité. On peut trouver un arrangement. De l’argent, des titres, des actions dans le groupe Bernard… n’importe quoi !
— Regardez vos e-mails professionnels, Hélène. Et ceux de votre fils.
La communication coupa net. Un bip sonore marqua la fin de l’appel.
Thomas secoua frénétiquement son propre téléphone qu’il venait d’extraire de sa poche. L’écran affichait trois notifications d’e-mails entrants reçus simultanément. Il ouvrit le premier. Ses yeux s’écarquillèrent, et un hoquet de stupeur lui échappa.
— Maman… murmurait-il, la lèvre inférieure tremblante. C’est… c’est le rapport financier complet de la fondation. Les comptes cachés aux Bahamas, les fausses factures de la société écran… Tout y est. Envoyé à la Brigade Financière, au Parquet de Paris, et à la rédaction du journal Le Monde.
Un gémissement étouffé s’éleva alors du bas des marches.
Élodie bougea légèrement. Un filet de sang sombre coula le long de sa tempe pour venir marquer la blancheur immaculée du marbre. Ses paupières papillonnèrent. Elle reprit conscience lentement, traversant une brume de douleur intolérable qui lui compressait le bas du ventre. Sa première réaction ne fut pas de porter la main à sa tête sanglante, mais d’entourer son ventre arrondi de ses deux bras tremblants.
— Mon… mon bébé… murmura-t-elle dans un souffle rauque et déchirant.
Thomas fit un geste instinctif vers elle, mû par une lueur de culpabilité soudaine, mais sa mère l’agrippa violemment par le col de sa veste, l’enfonçant dans le mur adjacent.
— Ne la touche pas ! ordonna Hélène Bernard, le visage déformé par une rage désespérée. Tu ne comprends donc pas ? Elle nous a piégés ! Tout cela était calculé ! Elle savait !
Élodie ouvrit complètement les yeux. Malgré la souffrance atroce qui déchirait son corps, malgré le flou vertigineux qui menaçait de la refaire tomber dans l’inconscience, un mince sourire amer étira la naissance de ses lèvres teintées de rouge.
— Tu as… tu as mis du temps… à comprendre, Hélène… cracha Élodie dans un effort surhumain, la voix hachée par la douleur.
— C’est toi qui as installé cette caméra ? cria Thomas, complètement effondré. Élodie, pourquoi ? Je t’aimais ! Je t’ai tout donné !
Élodie fixa Thomas avec un regard empreint d’une pitié glaciale.
— Tu ne m’as jamais aimée, Thomas. Tu as aimé l’image de la femme docile que ta mère avait choisie pour toi. Tu as aimé le silence que tu pensais pouvoir m’imposer… tout comme vous avez imposé le silence à Julien il y a trois ans.
Le prénom « Julien » claqua dans l’air comme une détonation. Madame Bernard se figea instantanément, le visage devenant d’une lividité cadavérique.
— Julien… répéta-t-elle dans un murmure à peine audible.
— Oui… Julien, continua Élodie, luttant contre chaque vague de douleur. Mon frère. Le comptable trop curieux que vous avez fait passer pour un suicidé dans son appartement quand il a découvert que la villa Bernard avait été bâtie sur le détournement des fonds d’affectation de l’orphelinat Saint-Jean. Vous pensiez que personne ne chercherait jamais la vérité ? Vous pensiez que je m’étais introduite dans votre famille par pur hasard ?
Le puzzle sanglant venait de s’assembler sous les yeux terrorisés de Thomas. L’histoire d’amour parfaite. La rencontre « fortuite » dans cette galerie d’art contemporain deux ans plus tôt. Le mariage rapide. La grossesse. Tout cela n’était pas une idylle, mais une opération d’infiltration méthodique menée par une sœur dévastée par le chagrin, prête à tout pour détruire l’empire corrompu des Bernard de l’intérieur.
— Tu as risqué la vie de ton propre enfant juste pour nous coincer ? hurla Hélène, hors d’elle-même, s’approchant d’Élodie comme une bête traquée. Tu es une folle !