« Petite garce ! »
Mais Camille n’était plus la jeune fille naïve et recluse que la solitude avait rendue vulnérable après la disparition brutale de son père. Avant qu’Arthur ne pût arracher l’appareil des mains de la gamine, Camille fit pivoter le lourd bouquet de roses blanches qu’elle tenait encore, révélant la tige de fer dissimulée dans la monture florale pour les arrangements rigides, et en frappa sèchement le poignet de son fiancé. Le bruit mat de l’os heurté arracha un juron de douleur à l’homme.
« Marc ! » cria Camille en direction du fond de l’église.
Au dernier rang, un homme assis dans la pénombre se leva immédiatement. Il portait un imperméable sombre, ne s’était pas mêlé aux félicitations et tenait un carnet à la main. C’était Marc Delmas, l’ancien inspecteur de police et ami intime de son défunt père, que Camille avait discrètement invité à la cérémonie sans en informer les Valombreuse, mue par un pressentiment confus qui la rongeait depuis plusieurs semaines.
« Je suis là, Camille », répondit Delmas d’une voix calme en descendant l’allée d’un pas ferme, son insigne officiel bien en vue sur le revers de sa veste. « Deux patrouilles de gendarmerie et une équipe d’intervention sont déjà positionnées aux abords du moulin. Mes collègues viennent d’interpeller votre contremaître sur place, monsieur Valombreuse. Il n’a pas mis longtemps à parler pour sauver sa peau. »
Le visage d’Arthur se vida de tout son sang. Il tourna les yeux vers son oncle, mais le médecin avait déjà profité de l’agitation pour disparaître par la sacristie, abandonnant son neveu au naufrage.
« Tout cela est un coup monté », bégaya Arthur, cherchant désespérément des yeux le soutien de sa mère, qui venait de s’effondrer en larmes sur son prie-Dieu, cachant sa honte dans ses mains. « Vous n’avez aucune preuve matérielle ! Une vidéo tronquée, des paroles sorties de leur contexte… »
« La seconde carte mémoire de l’appareil contient les photos des documents falsifiés que vous avez signés hier soir dans le bureau de mon père », déclara froidement la voix limpide de Delmas. « Tom a eu l’intelligence de photographier chaque page avant que vos hommes de main ne tentent de brûler les registres. Les analyses toxicologiques prélevées sur le corps exhumé de M. Vaneau viennent également de tomber ce matin. L’arsenic a laissé des traces indélébiles dans ses tissus. »
Un silence sépulcral retomba sur la chapelle. La révélation du parricide déguisé anéantissait les derniers lambeaux de défense du marié.
Arthur comprit que le filet s’était refermé. Sa stature élégante s’affaissa, ses épaules s’arrondirent sous la veste sur mesure brodée d’or. La noirceur de son regard laissa place à une haine pure, animale. Il fixa Camille avec un dégoût venimeux :
« Tu n’étais qu’un marchepied, Camille. Une orpheline pitoyable et faible qui pleurait sur les machines rouillées de son père. Tu ne méritais pas cet empire. J’aurais fait de cette entreprise la première fonderie d’Europe pendant que tu croupissais dans un asile, oubliée de tous. »
Camille le regarda droit dans les yeux, sans une once de peur, sans le moindre tremblement. Elle ôta lentement de son annulaire la bague de fiançailles ornée d’un diamant étincelant, symbole d’un an de mensonges calculés, et la laissa tomber à ses pieds. La pierre précieuse tinda sur la pierre froide avant de rouler jusqu’à la semelle vernie d’Arthur.
« Mon père avait forgé cet empire avec ses mains et la sueur d’hommes honnêtes », dit-elle posément. « Toi, tu n’as bâti que des ruines et des poisons. Tu partiras d’ici avec ce qui t’appartient réellement : rien d’autre que ta propre fange. »
Deux gendarmes pénétrèrent dans la nef par la grande porte ouverte, les menottes prêtes. Arthur ne tenta même pas de fuir ; l’humiliation publique et la certitude d’une condamnation à perpétuité l’avaient terrassé sur place. Alors que les officiers lui passaient les fers aux poignets devant toute la noblesse régionale pétrifiée, le regard de l’homme déchu croisa celui de la petite Lucie. La fillette ne baissa pas les yeux ; elle le regarda avec la fierté tenace des enfants du peuple qui ont trop souffert de l’injustice pour encore trembler devant les tyrans démasqués.
Camille se détourna du cortège de l’arrestation. Elle posa un genou à terre, salissant sans le moindre regret sa traîne de satin immaculée sur le sol poussiéreux de l’allée. Elle prit délicatement les mains noircies et écorchées de Lucie entre les siennes.
« Ton frère va bien ? » demanda-t-elle, les yeux embués d’une émotion nouvelle, faite de soulagement et d’une infinie gratitude.
« Marc m’a dit qu’ils l’ont sorti de la cuve à temps », souffla la petite fille, laissant enfin échapper de gros sanglots silencieux qu’elle retenait depuis des heures. « On avait si peur qu’il soit trop tard pour vous, mademoiselle Camille. Papa disait toujours que votre père nous protégeait tous. Tom a dit qu’on devait vous protéger à notre tour. »
Camille serra l’enfant contre son corsage, sans se soucier de la crasse qui tachait la blancheur de la soie. C’était la première étreinte sincère qu’elle recevait depuis la mort de son père, un contact chaud, réel, débarrassé de tout calcul d’intérêt ou d’héritage.
L’orgue resta muet. Les invités, sentant qu’ils n’étaient plus que des intrus au milieu d’un drame intime transformé en rédemption, commencèrent à quitter les bancs à pas feutrés, chuchotant entre eux, fuyant la lumière crue de la vérité qui venait d’éclater sous les vitraux.
Camille se releva, tenant fermement la main de la petite Lucie. Elle marcha lentement vers le portail de la chapelle, sans jamais jeter un seul regard en arrière vers l’autel désert ou vers la traînée de bouquets fanés. Dehors, la pluie fine de la matinée s’était arrêtée, laissant percer entre les nuages d’automne un rayon de soleil pâle mais vigoureux qui illuminait les cheminées fumantes de la fonderie familiale au loin sur la colline.