Mon père sursauta en l’apercevant.
« Maman ? Je… je ne savais pas que tu venais ! Tu m’avais dit au téléphone que tu n’étais pas sûre d’être disponible. »

Karen s’avança immédiatement, le sourire un peu crispé mais mielleux :
« Éléonore ! Quelle merveilleuse surprise pour mon anniversaire. Entrez donc, nous allions passer à table. »

Mamie Éléonore ne sourit pas. Elle ignora la main tendue de Karen, monta les marches du perron d’un pas lent et assuré, puis entra directement dans la salle à manger où tout le monde prenait place autour de la grande table en chêne.

« Bonjour à tous », dit ma grand-mère d’une voix claire qui fit taire instantanément les bavardages des invités.

Les parents de Karen la saluèrent avec déférence. Tout le monde savait qu’Éléonore Walsh n’était pas une femme qu’on prenait à la légère. Elle avait géré le patrimoine familial d’une main de fer après le décès de mon grand-père.

« Maman, assieds-toi, je vais te chercher un verre », s’empressa de dire mon père, visiblement nerveux.

« Reste où tu es, David », ordonna-t-elle calmement en s’arrêtant au bout de la table, face à l’assemblée. « Je ne suis pas venue pour manger. Je suis venue pour apporter le cadeau d’anniversaire de Karen. »

Karen écarquilla les yeux, agréablement surprise, croyant sans doute à une générosité inespérée.
« Oh, Éléonore, il ne fallait vraiment pas… »

« En effet, il ne fallait pas », répliqua ma grand-mère.

D’un geste sec et théâtral, elle retira la housse en plastique et brandit le cintre.

Le costume de sorcière violet apparut aux yeux de tous.

Sous les suspensions lumineuses de la salle à manger, l’état de la robe était encore plus accablant qu’au matin d’Halloween. Le tulle déchiré pendait lamentablement, effiloché sur le côté. La tache de punch à la cerise formait une vilaine croûte sombre en plein milieu du corsage brodé d’argent. Et accroché au cintre par un ruban, le chapeau violet défoncé ressemblait à une loque sans forme.

Un silence de plomb s’abattit sur la pièce. Le père de Karen s’arrêta la fourchette en l’air. Sa mère cligna des yeux, perplexe.

« Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ça ? » balbutia Karen, dont le teint vira subitement au rouge pivoine.

« C’est le trophée de votre modèle d’éducation, Karen », déclara Éléonore sans élever la voix, chaque mot frappant l’assistance comme un coup de marteau. « Voici la robe pour laquelle ma petite-fille Lily, douze ans, a travaillé d’arrache-pied pendant huit semaines d’affilée. Cinq dollars par samedi, plus vingt-cinq dollars gagnés à récurer le garage et à laver les meubles d’extérieur. Des corvées payées par son propre père, qui lui disait alors qu’elle devenait une jeune fille responsable. »

Mon père pâlit d’un coup. Il tenta d’intervenir :
« Maman, s’il te plaît, pas devant tout le monde… ce n’est pas le lieu… »

« Tais-toi, David », trancha Éléonore avec un regard si perçant qu’il se figea sur place, la bouche entrouverte. « Tu parleras quand j’aurai terminé. Tu as eu tout le loisir de parler le soir d’Halloween, quand tu as regardé ta fille dans les yeux pour la traiter d’égoïste devant ses camarades d’école, simplement parce qu’elle refusait de se laisser dépouiller de son travail. »

La mère de Karen, Evelyn, posa sa serviette, gênée au plus haut point. « Enfin, Éléonore… ce ne sont que des histoires d’enfants… »

« Des histoires d’enfants, Evelyn ? » reprit ma grand-mère en se tournant vers elle. « Si votre fille cadette prenait votre bague de fiançailles pour aller parader en soirée sous prétexte qu’elle a passé une mauvaise semaine, et vous la rendait brisée et souillée le lendemain en vous disant que la famille doit faire des sacrifices, appelleriez-vous cela une histoire d’enfants ? »

Personne ne répondit. Karen tremblait de rage contenue, les poings serrés sur la nappe.
« Vous venez chez moi, le jour de mon anniversaire, pour m’insulter et me faire la morale ? David, fais quelque chose ! Sors ta mère d’ici ! »

Mon père fit un pas en avant, déchiré entre la panique et la honte.
« Maman… tu dois partir. Tu crées un scandale pour un vulgaire déguisement à soixante balles. »

« Soixante-cinq dollars, David », corrigea la grand-mère avec une précision chirurgicale.

Elle ouvrit son sac à main, en sortit une feuille pliée en quatre et la déplia avec lenteur. C’était une photocopie agrandie de mon carnet de comptes et du ticket de caisse du magasin de déguisements, avec la date du 3 octobre bien visible. Elle la posa au centre de la table, juste devant les parents de Karen.

« Voici la preuve de ce qu’elle a payé. Et voici ce que vous en avez fait », poursuivit-elle en désignant le tissu déchiré. « Mais ce n’est pas tout. Vous avez osé dire à Lily qu’elle devait s’estimer heureuse d’être nourrie et logée, et qu’elle n’avait aucun droit d’exiger son dû. Puisque vous aimez parler d’argent, parlons-en. »

Éléonore fixa son fils droit dans les yeux. L’atmosphère dans la pièce était devenue irrespirable.

« David, l’année dernière, tu es venu me voir en pleurant parce que vous n’aviez pas les fonds nécessaires pour terminer les travaux de cette maison après votre mariage. Je vous ai prêté quarante-cinq mille dollars à taux zéro, sur l’héritage de ton père, sans fixer d’échéance stricte parce que je croyais aider mon fils à bâtir un foyer équilibré pour sa fille. »

Le père de Karen écarquilla les yeux et jeta un regard sidéré à son gendre. Karen, elle, devint livide.

« Le contrat de prêt stipulait un remboursement échelonné à ma discrétion », continua ma grand-mère d’une voix implacable. « Demain matin, mon notaire vous fera parvenir une mise en demeure pour exiger le remboursement immédiat de la totalité des sommes dues, avec les intérêts légaux applicables en cas de rupture de confiance. Puisque Karen estime que le travail des autres lui appartient de droit divin et que tu es trop lâche pour protéger ta propre fille, vous apprendrez ce qu’il en coûte de vivre aux crochets des autres. »