Soixante-cinq dollars.

Dans le couloir, le plancher grinçait sous les pas d’Ava qui regagnait sa chambre en fredonnant l’un des refrains pop diffusés plus tôt dans le gymnase. J’entendis ensuite la voix mielleuse de Karen, suivie de l’éclat de rire complaisant de mon père, David Walsh. La fête s’achevait, les héros rentraient triomphants. Tout le monde paraissait satisfait d’avoir sauvé la soirée d’une enfant capricieuse au prix de l’effacement de l’autre. Personne ne frappa à ma porte pour me demander comment s’était passée ma soirée. Personne ne s’inquiéta de voir Lily Walsh, douze ans, tapie dans le noir d’une chambre fermée à clé.

Je ne pleurais plus. Les larmes d’impuissance qui m’avaient brûlé les paupières dans le gymnase s’étaient évaporées, remplacées par une lucidité glaciale. Quand on a douze ans et qu’on découvre que son propre père est prêt à troquer votre dignité pour acheter la paix dans son nouveau ménage, l’enfance prend fin brutalement. Mon père m’avait trahie. Karen m’avait volée en toute impunité. Et Ava avait accepté ce vol avec la passivité complice des lâches.

Je pris mon téléphone portable. Un message de Chloé Bennett clignotait déjà sur l’écran :« Lily, ma mère a vu la tête que tu tirais au gymnase. Je lui ai tout raconté pour ton costume et l’argent de tes corvées. Elle est hors d’elle. Elle m’a dit : “Ce n’est pas une question de tissu, c’est du vol sous couvert d’autorité parentale”. Tu tiens le coup ? »

Un frisson me parcourut l’échine. La mère de Chloé, Sarah Bennett, était avocate et l’une des rares personnes du quartier à ne jamais s’être laissé berner par les manières sucrées de Karen. Savoir qu’une adulte de l’extérieur voyait clair dans ce cirque me redonna immédiatement pied.

« J’ai le ticket de caisse et mon carnet de comptes, » répondis-je les doigts tremblants mais précis. « Chloé, je ne vais pas laisser passer ça. »« Qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda mon amie presque instantanément.« Ce qu’il faut pour qu’ils ne puissent plus jamais faire semblant. »

Avant de me coucher, je photographiai le ticket de caisse, chaque page de mon carnet et la photo que Chloé avait prise de moi deux semaines auparavant, resplendissante dans cette robe violette, les yeux brillants de fierté. J’envoyai le tout par e-mail sur ma boîte personnelle ainsi que sur celle de ma grand-mère paternelle, Éléonore. Si mon père avait oublié la valeur du travail et de la parole donnée, sa propre mère, elle, ne l’avait jamais oubliée.

Le lendemain matin, un dimanche brumeux et lourd, la maison s’éveilla tardivement. Je sortis de ma chambre à huit heures. Sur la rambarde du couloir, abandonné là comme une vulgaire serviette mouillée, pendait mon costume de sorcière.

Je m’approchai, la gorge nouée. Ava l’avait retiré à la hâte. En m’approchant, mon cœur se déchira : le voile de tulle inférieur était déchiré sur une quinzaine de centimètres, sans doute accroché à un banc ou piétiné sur la piste de danse du gymnase. Pire encore, sur le devant de la mousseline violette scintillait une tache sombre et collante de punch à la cerise séché. Mon chapeau, quant à lui, gisait par terre près de sa porte, aplati par une semelle de chaussure.

Ava avait exigé ce trésor pour lequel j’avais sué huit semaines entières, elle l’avait porté trois heures pour briller devant ses camarades, et elle l’avait ruiné sans le moindre remords avant d’aller dormir.

Je ramassai le chapeau défoncé. Je touchai le tulle déchiré. Karen sortit de sa chambre en peignoir de soie rose, une tasse de café fumante entre les mains. En me voyant immobile devant la robe, un pli d’agacement barra son front poudré.

« Lily, ne commence pas ta comédie dès le réveil », lança-t-elle d’un ton sec, sans même un “bonjour”. « Ava a passé une soirée merveilleuse. Grâce à toi, elle a enfin pu s’intégrer. Sois fière au lieu de faire cette tête d’enterrement. »

« Elle a déchiré la doublure, Karen », dis-je d’une voix sourde, en pointant l’accroc. « Et elle a renversé du punch dessus. »

Karen leva les yeux au ciel, soufflant sur son café comme si ma remarque était d’une futilité insultante.
« C’est du déguisement bon marché, Lily. C’est fait pour vivre. Un coup d’éponge et on n’en parle plus. D’ailleurs, Halloween est terminé. Tu n’en as plus besoin. Range-le dans un carton ou jette-le. »

Elle tourna les talons vers la cuisine. Papa arriva quelques minutes plus tard, les yeux bouffis de sommeil, en traînant ses pantoufles. Il me vit avec le costume en lambeaux dans les bras. Il eut un bref mouvement de recul, un éclair de culpabilité dans le regard qu’il s’empressa d’étouffer sous une carapace d’autorité agacée.

« Lily, j’espère que tu ne vas pas encore bouder aujourd’hui », prévint-il d’un ton faussement las. « On en a parlé hier soir. Tu as fait preuve d’altruisme, c’est bien. Maintenant, passe à autre chose. »

« Tu as dit que j’étais égoïste, papa », rappelai-je, en le fixant sans ciller. « Tu l’as dit devant Chloé, devant Paige et Madison. Tu savais que j’avais nettoyé le garage tout un week-end pour payer ce costume. »

Il soupira, se pinçant l’arête du nez.
« Lily, par pitié. C’est du passé. C’est soixante dollars, ce n’est pas la fin du monde. »

« Soixante-cinq », précisai-je froidement. « Et ce n’est pas du passé pour moi. Si ce n’est rien, alors rembourse-moi. »

Le silence tomba dans le salon. Karen, qui versait le café dans la tasse de mon père, s’arrêta net et posa brutalement la cafetière sur le comptoir en marbre.

« Te rembourser ? » ricana Karen, la voix perchée dans les aigus. « David, tu entends ça ? Ta fille réclame de l’argent pour avoir prêté un vêtement à sa sœur ! Mais dans quelle famille vit-on ? Tu as été nourrie, logée, nous t’avons offert un toit, et tu oses demander une compensation financière pour un geste de fraternité ? C’est une attitude répugnante ! »