TROISIÈME PARTIE : LE RETOUR DANS L’ARÈNE
Lorsque je repassai les lourdes portes en verre du club, le maître d’hôtel me dévisagea avec un mélange de pitié et d’embarras. Il avait sans doute assisté à la scène depuis le fond de la salle. Je lui adressai un sourire poli, parfaitement serein, qui parut le déstabiliser complètement.

À l’intérieur, la musique battait son plein. Un morceau pop tonitruant résonnait sous les lustres étincelants. Au centre de la piste de danse, Susan, vêtue de sa robe de créateur d’une blancheur immaculée, dansait avec un verre de cristal à la main, entourée de ses demoiselles d’honneur parées de robes en satin pêche. Son rire strident perçait au-dessus de la mélodie. Elle semblait au sommet de son triomphe, persuadée d’avoir établi sa domination sur sa belle-famille et d’avoir amusé la galerie aux dépens de la vieille maîtresse d’école sans le sou.

Michael se tenait un peu à l’écart, près du bar ouvert. Il buvait son scotch d’un trait, le front soucieux. Quand il tourna la tête et m’aperçut, son verre s’arrêta net à quelques centimètres de ses lèvres. Ses yeux s’écarquillèrent.

Il posa violemment son verre sur le comptoir en acajou et s’avança précipitamment vers moi, esquivant les danseurs.

« Maman ? » balbutia-t-il en me saisissant le bras avec une fébrilité coupable. « Qu’est-ce que tu fais encore là ? Je croyais que tu étais partie. Tu devrais rentrer. Vraiment. Les choses sont déjà assez compliquées comme ça… »

Je retirai lentement mon bras de sa prise, avec une fermeté qu’il ne m’avait jamais vue.

« Compliquées pour qui, Michael ? Pour toi ? Pour ton image ? »

« Allez, maman, ne recommence pas », murmura-t-il à voix basse, jetant des coups d’œil affolés vers la piste de danse. « Susan a fait une blague un peu lourde, d’accord ! Elle a bu un coup de trop, elle est stressée par la cérémonie, la facture du traiteur est astronomique… Il ne faut pas tout prendre au premier degré. Pourquoi tu te dramatises toujours tout ? Tu aurais dû rire avec les autres, ça aurait détendu l’atmosphère ! »

Je le regardai. Vraiment. Je vis chaque ligne de son visage, chaque trait hérité de son père. Mais derrière ces traits, il n’y avait aucune colonne vertébrale. Rien qu’une immense lâcheté déguisée en pragmatisme social.

« Elle m’a demandé un chèque de quatre-vingt mille dollars, Michael. Devant la famille, tes collègues et tes supérieurs. »

« C’était une plaisanterie ! » s’emporta-t-il à mi-voix, les dents serrées. « Tu sais très bien qu’on est pris à la gorge. Le père de Susan a avancé une partie des frais, mais il s’attend à ce qu’on prenne en charge le reste. Et toi, tu te pointes ici les mains vides, avec une carte de vœux et un vieux service à thé de grand-mère ! Qu’est-ce que tu voulais qu’elle dise ? »

« J’ai donné ce que j’avais d’authentique. »

« L’authenticité ne paie pas les factures, maman ! » cracha-t-il, laissant enfin tomber le masque de la bienséance. « Susan a raison sur un point : tu vis dans ton petit monde d’institutrice à la retraite. Tu ne comprends rien aux réalités de la vie moderne. Quand on aura vendu ta maison de banlieue et qu’on t’aura installée à Sainte-Marthe, le surplus permettra d’éponger nos dettes et d’investir dans le cabinet de Susan. On en a déjà parlé ! Tu as eu ta vie, maintenant laisse-nous construire la nôtre ! »

Mon cœur n’eut même pas un sursaut. Il venait d’avouer, sans la moindre pudeur, leur projet odieux : me dépouiller du seul bien que son père avait bâti pour financer leurs caprices dorés.

« Je comprends parfaitement, Michael », répondis-je d’une voix d’une douceur glaciale. « Mieux que tu ne le crois. »

À cet instant précis, un vrombissement sourd et mécanique retentit au plafond.

QUATRIÈME PARTIE : L’ÉCRAN EST TOMBÉ
La musique s’interrompit brusquement, coupée net par les consoles de la régie. Des murmures d’étonnement parcoururent la foule des invités.

Au-dessus de la table d’honneur, l’immense écran blanc motorisé de six mètres de large, utilisé d’ordinaire pour les projections d’entreprises ou les rétrospectives d’enfance des mariés, commença sa lente descente. Les câbles d’acier coulissèrent dans un grincement théâtral, attirant tous les regards.

Susan s’arrêta de danser, son verre à la main. Elle fronça les sourcils, se tournant vers le DJ.

« Qu’est-ce qui se passe ? » cria-t-elle, passablement agacée. « Kevin ! On n’avait pas prévu de diaporama maintenant ! C’est l’heure de la pièce montée ! »

Mais le DJ ne touchait à rien. Il regardait la cabine de projection au fond de la salle, les bras levés en signe d’impuissance.

Un projecteur laser ultra-puissant s’alluma, projetant une lumière bleutée aveuglante sur la toile blanche. Les lumières de la salle de bal s’éteignirent d’elles-mêmes, plongeant l’assemblée dans une pénombre solennelle, seulement éclairée par les bougies vacillantes des tables.

« C’est quoi ce cirque ? » pesta le père de Susan, Richard Vance, un promoteur immobilier au ventre rebondi et aux favoris grisonnants, s’avançant lourdement vers le centre de la pièce. « Qui a autorisé ça ? »

Je m’avançai d’un pas calme, contournant la piste de danse pour me placer à quelques mètres de la table des mariés.

Sur l’écran géant, une image apparut.

Ce n’était pas une photo de famille. C’était un document juridique numérisé en très haute définition, portant l’en-tête officiel du barreau de l’État et le sceau notarié de la succession Eleanor Vance-Fairchild.

Un murmure parcourut les tables. Le nom de Fairchild était légendaire dans la région : c’était le nom gravé sur l’aile pédiatrique de l’hôpital central et sur la bibliothèque municipale.

« Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? » lâcha Susan, dont le teint commençait imperceptiblement à pâlir sous son maquillage sophistiqué.

Puis, une voix retentit dans les haut-parleurs du country club. Non pas un enregistrement pirate, mais la voix claire, posée et magistrale de Maître Robert Caldwell.