Elena se précipita alors vers moi, les larmes coulant sur ses joues, et m’entoura de ses bras tremblants.

— « Natalia ! Mon Dieu, Natalia… tu n’as rien ? Le bébé va bien ? »

Je m’adossai contre le pilier de pierre, respirant avec peine. Chaque inspiration me brûlait les poumons, mais une vague de soulagement indicible commençait à dissiper le brouillard de panique qui m’avait envahie. Je sentis sous ma paume un petit coup net, presque imperceptible, contre la paroi de mon ventre. Mon enfant était là. Vivant. Résistant.

— « Je vais bien, Elena… » murmurai-je en essuyant d’une main moite la sueur qui collait mes cheveux à mon front. « Appelle la Guardia Civil. Pas la police municipale. La Guardia Civil de Cáceres, immédiatement. Demande l’unité judiciaire et le service de protection de la nature, le SEPRONA. Dis-leur que l’inspectrice Vargas a intercepté les responsables de Los Batuecos. »

Pendant ce temps, dans l’étang, l’agonie de Manuel prenait une tournure dramatique. L’homme ne parvenait plus à maintenir sa tête hors de l’eau. Le système d’aspiration des vannes automatisées, conçu pour renouveler l’eau du parc et camouflé sous la surface, créait un puissant vortex qui tirait inexorablement son corps vers la grille métallique sous-marine. La boue avait alourdi ses vêtements, transformant sa chemise et son pantalon en un suaire de plomb.

— « Sortez-le de là ! » cria une femme dans la foule. « Il va se noyer ! »

Malgré ce qu’il venait de tenter de me faire, je ne pouvais pas le laisser mourir sous mes yeux. Sa mort aurait été une issue trop facile, un échappatoire qui aurait laissé des dizaines de questions sans réponse pour les familles des précédentes victimes.

— « Les cordes de guidage des barques ! » ordonnai-je en désignant du doigt l’embarcadère situé à une quinzaine de mètres. « Décrochez-les et lancez-lui une bouée ! Ne sautez pas dans l’eau, le fond est mouvant, vous seriez aspirés avec lui ! »

Deux pères de famille coururent vers les petits bateaux à rames amarrés le long du quai, sectionnèrent les attaches avec leurs couteaux de poche et revinrent en trombe vers la brèche de la barrière brisée. Ils projetèrent un épais cordage de chanvre vers Manuel. Ce dernier, dans un réflexe de survie ultime, les yeux exorbités et la bouche pleine d’écume boueuse, parvint à enrouler la corde autour de son avant-bras avant de sombrer à nouveau sous la surface.

Il fallut la force conjuguée de quatre hommes adultes tirant à s’en faire éclater les veines pour arracher le directeur à la succion des vannes et le hisser, centimètre par centimètre, sur la berge de galets située en contrebas du ponton.

Lorsqu’il fut enfin étendu sur le dos, crachant des litres d’eau fétide et tremblant de convulsions spasmodiques sous le vent qui se levait, Manuel n’avait plus rien du tyran d’opérette qui régnait sur ce domaine. Il n’était plus qu’un pantin brisé, grelottant de froid et de panique, recouvert d’algues gluantes et d’une vase noirâtre qui dégageait une odeur de décomposition organique.

À cet instant précis, la femme au foulard bleu s’avança calmement à travers la foule. Elle tenait toujours son téléphone à la main, l’écran allumé, affichant la fin d’une transmission en direct.

— « C’est enregistré, señorita Vargas », dit-elle d’une voix posée mais vibrante de détermination. « Tout y est. La première phrase, la gifle, les menaces sur votre enfant, l’intervention de son complice, vos révélations, et leur tentative de meurtre. C’était diffusé sur la page publique du collectif des riverains de Cáceres. Il y a déjà plus de trois mille personnes qui regardent. Ils ne pourront rien effacer cette fois. »

Je la regardai, les yeux embués de larmes que je ne cherchais plus à retenir.

— « Merci », parvins-je à articuler. « Vous avez sauvé bien plus que ma vie aujourd’hui. »

Le hurlement strident des sirènes déchira la sérénité artificielle de la vallée quelques minutes plus tard. Trois véhicules tout-terrain de la Guardia Civil pénétrèrent sur les allées piétonnes du parc, soulevant des nuages de poussière blanche, suivis de près par deux ambulances du service d’urgence médical.

Les militaires, vêtus de leurs uniformes verts caractéristiques, se déployèrent avec une efficacité chirurgicale. Santos fut immédiatement menotté, fouillé, et plaqué contre le capot de l’un des 4×4. Les ambulanciers se précipitèrent sur Manuel pour lui prodiguer les premiers soins d’urgence et le stabiliser, tandis qu’un officier supérieur, le capitaine Mendez, que je connaissais bien pour avoir collaboré avec lui sur plusieurs dossiers d’infractions environnementales, s’avança rapidement vers moi d’un pas lourd.

— « Natalia ! » s’exclama-t-il en constatant l’état de mes vêtements et la marque rouge violacée qui barrait ma joue gauche. « Que s’est-il passé ici ? Nous avons reçu un appel anonyme nous signalant une émeute, puis l’alerte de votre sœur… »

— « Mendez… » dis-je en m’appuyant doucement sur l’épaule qu’Elena m’offrait. « Manuel Delgado et son homme de main ont tenté de reproduire les ‘accidents’ de mai et d’octobre. Ce parc est une boucherie maquillée en réserve naturelle. »

Je désignai du menton la porte arrachée, les charnières dévissées et le panneau d’avertissement dissimulé sous les branchages.

— « Faites immédiatement saisir les disques durs du bureau administratif », continuai-je avec toute l’autorité que ma fonction me conférait encore. « Vous y trouverez les contrats d’assurance frauduleux souscrits auprès de la compagnie de son beau-frère. Faites également inspecter les vannes de fond par les plongeurs du GEAS. Il y a un système de dérivation illégal qui augmente artificiellement le tirant d’eau lors des visites guidées pour rendre toute chute mortelle. Ils n’avaient pas prévu que je sois là aujourd’hui, et encore moins que je comprenne leur jeu. »

Le capitaine Mendez contempla la scène, son visage durci par une colère sourde. Il regarda Delgado, qui était hissé sur un brancard sous la garde de deux gendarmes armés, puis se tourna vers ses hommes pour aboyer une série d’ordres précis et intransigeants : bouclage immédiat de toutes les issues du parc, placement en garde à vue de l’ensemble du personnel de sécurité, réquisition de tous les terminaux informatiques et mise sous scellés des registres financiers.