En observant la porte branlante dès mon arrivée, j’avais instantanément reconnu le mode opératoire : ce n’était pas une négligence d’entretien due à la paresse. C’était un mécanisme délibéré, conçu pour céder sous une pression minime. La porte s’ouvrait vers l’extérieur, vers le vide, au-dessus d’une zone où la vase était si profonde qu’une personne tombant à l’eau s’y enfonçait instantanément sans pouvoir nager, aspirée par les courants de fond générés par les vannes de régulation de l’étang.

Et surtout, le parc touchait des primes colossales d’assurance contre les accidents tiers grâce à des polices souscrites auprès d’une compagnie privée dont le gérant n’était autre que le beau-frère de Manuel Delgado. Un système machiavélique, un racket d’assurance macabre masqué en fatalités écologiques.

— « Vous n’étiez pas censée emprunter cette boucle du ponton aujourd’hui », reprit Manuel à voix basse, s’approchant d’un demi-pas supplémentaire. Ses yeux étaient injectés de sang. « Ce secteur devait être fermé pour maintenance après le passage du premier groupe. Mais vous avez insisté pour regarder les lotus de près. Vous avez forcé le passage. »

— « Ce secteur était parfaitement ouvert, Manuel », répliquai-je en reculant millimètre par millimètre, m’assurant que mes semelles trouvaient une prise solide sur les planches humides. « Et vous n’avez pas fermé cette porte parce que vous attendiez quelqu’un d’autre. Ou peut-être que n’importe quelle victime faisait l’affaire pour votre prochain versement d’indemnité ? »

Le visage du directeur se décomposa. La surprise ébrécha son masque d’arrogance brutale, laissant place à une terreur sourde et venimeuse. Il comprit que je n’étais pas une touriste ordinaire.

— « Qu’est-ce que vous racontez ? » bégaya-t-il, la voix altérée.

— « Deux cent cinquante mille euros pour le premier randonneur en mai dernier », poursuivis-je d’une voix claire, élevant le ton juste assez pour que les personnes du premier rang de la foule perçoivent chaque mot. « Trois cent mille pour la jeune femme de Plasencia retrouvée noyée en octobre. À chaque fois, des ‘défauts structurels imprévus’ déclarés après coup. Et aujourd’hui, vous avez retiré les vis principales de cette porte, vous avez dissimulé le panneau d’alerte derrière les lauriers, et vous avez laissé le passage libre. »

Un murmure horrifié parcourut enfin l’assemblée. Les touristes commencèrent à se regarder, prenant conscience de l’abomination dans laquelle ils avaient été plongés à leur insu.

L’homme à la casquette comprit immédiatement le danger.

— « Ferme-lui la gueule, Manuel ! » cracha-t-il en faisant un pas menaçant vers moi. « Elle sait tout. Fais-la basculer, maintenant ! »

La situation bascula dans une tension paroxystique. Manuel, acculé par ses propres démons et la perspective d’une détention à perpétuité, perdit tout semblant de raison. Ses yeux s’écarquillèrent, une grimace animale déforma ses traits, et il se jeta en avant, les deux mains tendues pour me pousser par-dessus la rambarde brisée directement dans le cloaque de vase.

Mais un corps de femme enceinte développe une conscience aiguë de chaque centimètre d’espace disponible. Anticipant son mouvement, je ne tentai pas de résister à la force brute d’un homme plus lourd que moi : je pivotai vivement sur ma hanche droite, m’agrippant de la main gauche au montant vertical le plus solide de la pergola qui surplombait le sentier.

Manuel plongea dans le vide de ma trajectoire. Son élan le porta de plein fouet contre la porte vermoulue.

Le bois vermoulu poussa un gémissement sinistre. Les derniers filins de fer qui retenaient encore la structure cédèrent dans un claquement sec, pareil à un coup de fusil. Dans un cri d’effroi étranglé, Manuel perdit l’équilibre. Ses bras battirent désespérément l’air humide, ses doigts tentèrent de s’accrocher à ma robe en lin, mais je tirai de toutes mes forces vers l’intérieur, protégeant mon ventre contre la structure en bois.

Avec un fracas sourd et un éclaboussement massif de boue et de lentilles d’eau, le directeur de l’Éco-Parque plongea la tête la première dans le piège qu’il avait lui-même dressé.

L’eau de l’étang, trouble et épaisse, se referma sur lui dans un bouillonnement fangeux. Aussitôt, des bulles d’air nauséabondes remontèrent à la surface. Le lit de vase, profond de plus d’un mètre sous la couche aquatique, commença à aspirer ses jambes bottées. Manuel refit surface quelques secondes plus tard, crachant une eau noirâtre, hurlant de terreur alors que ses mains cherchaient désespérément un appui sur les parois lisses et glissantes de la berge artificielle.

— « Aidez-moi ! » suffoquait-il, les yeux brouillés par la vase. « Le courant de la vanne… il m’entraîne ! Ouvrez la trappe de secours ! Santos, aide-moi ! »

Santos, l’homme à la casquette, resta un instant paralysé sur le ponton. Il regarda son complice se débattre dans l’étang, puis tourna son regard vers moi. La haine qui brillait dans ses prunelles était pure, sauvage. Il comprit que si Manuel coulait, le secret risquait de mourir avec lui, mais que si je restais en vie pour témoigner, son propre sort était scellé.

Il mit la main sous sa veste, esquissant le geste de tirer une arme ou un couteau pour achever ce que Manuel avait raté.

Mais le sort en décida autrement. L’agression publique, la chute du directeur et les révélations que j’avais lancées à la volée avaient enfin brisé l’hypnose de la peur parmi les visiteurs. Un groupe de trois jeunes hommes, des étudiants qui marchaient en queue de peloton, s’élancèrent soudainement.

— « Ça suffit ! » hurla l’un d’eux en se jetant sur Santos par-derrière.

Les deux autres suivirent sans hésiter. La masse des trois corps projeta l’homme à la casquette sur le plancher de bois dans un vacarme assourdissant. Santos se débattit comme un forcené, jurant et frappant au hasard, mais il fut rapidement cloué au sol par le poids combiné des passants révoltés. Une arme de poing bon marché, un pistolet de calibre moyen au canon rayé, glissa de sa ceinture et alla tournoyer sur les lattes avant d’être envoyée d’un coup de pied vigoureux par un touriste allemand loin de sa portée.