« Mademoiselle Vance ! » résonna la voix métallique de Dante depuis le couloir. « Ouvrez cette porte immédiatement. On sait que vous avez fouillé la bibliothèque. Ne rendez pas les choses plus pénibles qu’elles ne le sont. »
Leo poussa un cri d’effroi et se rua vers moi en pleurant. Je le serrai contre ma poitrine d’un bras, collant le téléphone à mon oreille de l’autre.
« Ils sont derrière la porte, Rico ! Ils essaient d’entrer ! »
« Barricadez-vous ! hurla Rico, son calme se brisant enfin dans une fureur pure. Ne le laissez pas toucher à mon fils ! J’arrive, Clara ! Tenez bon, bordel, tenez bon ! »
La communication fut coupée par le bruit assourdissant d’un coup de feu. Le verrou de la porte vola en éclats. La commode bougea d’un mètre sous l’impact d’un bélier improvisé.
« Papa ! Papa ! » hurlait Leo, submergé par la panique.
« Viens avec moi, vite ! »
Je pris l’enfant dans mes bras et courus vers la baie vitrée de ma chambre qui donnait sur un balcon étroit en fer forgé surplombant le jardin d’hiver. Le saut était d’environ quatre mètres au-dessus des buissons de ronces et de terre meuble. C’était de la folie, mais rester dans cette pièce signifiait une balle dans la tête pour tous les deux.
J’enjambai la balustrade, le vent glacé d’octobre me fouettant le visage.
« Leo, serre ton cou autour du mien de toutes tes forces. Ne me lâche sous aucun prétexte ! Tu m’entends ? Sois courageux pour Maman ! »
L’enfant enfouit son visage dans mon cou, ses petits bras m’enserrant avec une force prodigieuse née de la pure terreur.
La commode céda avec fracas dans la chambre. La silhouette massive de Dante apparut dans l’encadrement, un pistolet équipé d’un silencieux à la main. Nos regards se croisèrent une fraction de seconde. Ses yeux étaient deux puits de néant, dépourvus de la moindre étincelle d’humanité.
« Adieu, la serveuse », lâcha-t-il en levant son arme.
Je ne réfléchis pas. Je basculai en arrière dans le vide.
L’impact fut d’une violence inouïe. Les branches épaisses des buissons déchirèrent mes vêtements et tailladèrent ma peau, amortissant miraculeusement notre chute avant que nous ne nous écrasions lourdement dans la terre boueuse du parterre de fleurs. Une douleur fulgurante irradia dans ma cheville droite. Un craquement sinistre résonna dans ma jambe.
Je m’effondrai sur le côté, protégeant le corps de Leo sous le mien.
« Leo… tu as mal ? » haletai-je, le souffle coupé, la bouche pleine d’un goût de terre et de fer.
Le petit garçon toussa, trempé de boue, mais indemne. « Clara… la jambe saigne… »
« Ce n’est rien, mon cœur. Il faut qu’on bouge. »
En haut, sur le balcon, Dante braquait déjà son arme vers nous. Le tir avec silencieux fit claquer une branche à dix centimètres de ma tête.
Je tirai Leo par la main, me relevant tant bien que mal en mordant l’intérieur de mes joues pour ne pas hurler de douleur sous l’effet de ma cheville brisée. Boitant affreusement, traînant ma jambe inerte, je courus vers le labyrinthe d’ifs qui menait aux anciens garages à l’arrière du domaine. La nuit était tombée, enveloppant le parc d’une brume salvatrice.
Derrière nous, les faisceaux des lampes torches déchiraient déjà l’obscurité. Des cris d’hommes en furie se répercutaient contre les façades du manoir.
« Trouvez-les ! aboyait Dante. Ne les laissez pas atteindre la route ! Tuez-les tous les deux ! »
Chaque pas était un calvaire sans nom. Les graviers s’enfonçaient dans mes genoux chaque fois que je trébuchais, mais je refusais de lâcher la main de Leo. L’enfant ne pleurait plus : la terreur pure l’avait rendu silencieux, un petit soldat courant à mes côtés dans l’enfer nocturne.
Nous atteignîmes l’arrière d’une vieille serre abandonnée en verre et fer rouillé. C’était une impasse. Des grillages de trois mètres de haut, surmontés de barbelés, barraient l’accès à la forêt voisine.
Nous étions pris au piège.
Je poussai Leo sous une lourde table d’empotage en fonte, dissimulée sous des toiles de jute moisies. « Reste là, Leo. Ne fais aucun bruit. Quoi qu’il arrive, tu ne sors pas. Tu as compris ? »
« Non… Clara, viens avec moi ! » suppliait-il en larmes silencieuses.
« Je vais faire diversion. Je t’aime, petit ange. Ton papa arrive. »
Je glissai le carnet d’Elena et la clé dans la poche de son manteau, l’embrassai sur le front, puis refermai la toile de jute sur sa cachette.
Je m’adossai contre le mur de verre de la serre, épuisée, tremblante de froid et de douleur. Je ramassai un éclat de poterie cassé, dérisoire arme contre des calibres lourds, et attendis.
Les bruits de pas lourds écrasèrent les graviers. Le faisceau blanc d’une torche balaya les vitres brisées et se fixa directement sur moi.
Dante entra dans la serre, seul, son arme pointée au niveau de ma poitrine. Ses vêtements étaient impeccables, son visage calme, comme un boucher sur le point d’achever une bête blessée.
« Une sacrée cascadeuse, Vance », dit-il d’un ton presque admiratif. « Où est le gosse ? »
« Il a réussi à franchir la grille, mentis-je, la voix rauque. Il est loin d’ici. Vous avez perdu, Dante. Rico sait tout. »
Un rictus déforma son visage balafré. « Rico ne sait rien du tout. Ses téléphones sont coupés depuis qu’il a franchi la frontière du comté. Il n’arrivera jamais ici. Et quand mes gars en auront fini avec lui sur l’autoroute, je serai celui qui prendra les rênes de la famille. Elena était une sotte sentimentale. Elle pensait qu’un empire comme celui des Moretti pouvait se gérer avec des mains propres. »
Il s’avança d’un pas, levant le canon de son pistolet vers mon front.
« Tu as été une bonne nounou pendant un mois. Dommage que tu aies mis ton nez là où il ne fallait pas. »