Le premier coup de tonnerre a éclaté quarante-huit heures plus tard, un mardi après-midi.

J’étais occupée à tailler les rosiers grimpants dans mon modeste jardin lorsque la sonnerie de mon vieux téléphone fixe a retenti dans le vestibule. J’ai pris le temps d’ôter mes gants en cuir épais, d’essuyer mes mains sur mon tablier de toile et de décrocher.

« Maman ? »

La voix n’avait plus la superbe dédaigneuse du toast prononcé au micro de l’Hôtel Bellariva. Elle était haletante, saccadée, bordée d’une panique que la fureur tentait désespérément de maquiller.

« Oui, Tommaso. Bonjour. »

« Qu’est-ce que c’est que ce délire ? On est à l’aéroport de Lisbonne. La voiture avec chauffeur qui devait nous attendre n’était pas là. À l’hôtel, la suite présidentielle a été annulée parce que la garantie de paiement a sauté ! J’ai dû poser ma propre carte bancaire, celle où il reste à peine cinq mille euros, et elle a été refusée pour la caution ! Beatrice est en larmes dans le hall. Son père essaie de joindre son banquier à Florence, mais il est furieux. Qu’est-ce qui se passe avec l’agence de voyages ? »

J’ai regardé par la fenêtre de mon salon. Un moineau picorait une graine sur le rebord en pierre de taille.

« Rien ne se passe avec l’agence de voyages, Tommaso. J’ai simplement annulé ma carte de crédit professionnelle. »

Un silence stupéfait s’est abattu à l’autre bout du fil, troublé seulement par les bruits d’écho du hall d’un palace portugais.

« Ta carte ? Qu’est-ce que tu racontes ? C’est Valerio qui a géré le voyage ! Il nous a dit que c’était un cadeau de ses relations dans l’hôtellerie de luxe ! »

Un petit rire sec m’a échappé, malgré moi.

« Valerio n’a rien payé, mon fils. Valerio m’a suppliée, par l’intermédiaire de son expert-comptable il y a deux mois, de couvrir les frais parce que son groupe est sous administration judiciaire provisoire depuis l’automne dernier. Il t’a laissé croire qu’il t’offrait le monde sur un plateau d’argent, alors qu’il utilisait ma signature pour ne pas perdre la face devant ses amis de la noblesse d’affaires. »

« Tu mens ! » a crié Tommaso, sa voix déraillant vers l’aigu, cette même voix qu’il avait adolescent lorsqu’il refusait d’avouer une bêtise. « Tu dis n’importe quoi pour te rendre intéressante ! Tu n’as jamais eu un sou, tu vis dans cette vieille bâtisse délabrée à Sesto ! D’où sortirais-tu des dizaines de milliers d’euros ? »

« Tu as dit devant deux cent dix-sept personnes que je n’avais même pas payé une fleur pour ton mariage. Tu as fait rire la galerie à mes dépens, Tommaso. Tu as trouvé spirituel d’humilier la femme qui a veillé tes fièvres, qui a remboursé en silence les dettes que ton père avait laissées à des créanciers véreux pour que son nom reste immaculé, et qui t’a laissé croire que tu étais un prince alors que tu n’étais qu’un héritier ingrat. »

« Maman, c’était une plaisanterie ! Tout le monde sait qu’on taquine sa famille dans un toast ! Tu ne vas pas ruiner ma lune de miel pour une phrase prononcée pour détendre l’atmosphère ! Beatrice me regarde, elle panique, elle dit que si on doit rentrer dans un hôtel trois étoiles, ses amies vont le savoir sur Instagram ! Règle cette caution immédiatement ! »

« Non, Tommaso. Tu es un homme marié. Tu as trente-deux ans. Si tu as les moyens d’offrir la vie de château à la fille d’un hôtelier ruiné, fais-le avec ton salaire de directeur commercial junior. Tu n’as pas besoin de la vieille femme de la table dix-neuf. Bonne lune de miel. »

J’ai raccroché doucement. Le combiné s’est reposé sur son socle avec un déclic net, presque musical. Quelques secondes plus tard, le téléphone s’est remis à sonner. Puis encore. Dix fois, quinze fois. J’ai débranché la prise murale, pris mon chapeau de paille et suis retournée à mes rosiers.

Ce n’était que le prélude.

Trois jours plus tard, la lune de miel a tourné court. Les jeunes mariés sont rentrés à Florence en classe économique sur un vol low-cost, accueillis non par une limousine, mais par la réalité brute. Et la réalité les attendait au numéro 14 du Lungarno Amerigo Vespucci.

J’étais dans le bureau de Riccardo Mendola lorsque Lorenzo est entré, le visage tendu mais l’œil pétillant d’une ironie contenue.

« Ils sont en bas, madame Vitale. Avec les beaux-parents. »

« Tous les quatre ? » a demandé Riccardo en souriant derrière sa barbe soignée.

« Valerio Castellani hurle au rez-de-chaussée contre le concierge. Les serrures du penthouse ont été remplacées par un huissier ce matin à neuf heures. Ils avaient deux camions de déménagement remplis de meubles de designer italiens stationnés en double file sur le quai. La police municipale vient de leur infliger une amende pour obstruction de la voie publique. »

« Faites-les monter, » ai-je dit simplement.

Quand la porte du salon de réception s’est ouverte, Camilla Castellani est entrée la première. Elle portait un tailleur en crêpe beige qui se voulait impérial, mais son maquillage coulait légèrement sous l’effet de la chaleur et de l’exaspération. Derrière elle, son mari Valerio, le visage empourpré, serrait les poings comme s’il s’apprêtait à frapper un mur. Beatrice, les yeux rougis par les larmes, serrait un sac Hermès contre sa poitrine comme un bouclier. Enfin, Tommaso est apparu. Il avait les traits tirés, la barbe mal rasée, le col de sa chemise ouvert de travers. Il ne ressemblait plus du tout au jeune marié triomphant qui levait son verre de cristal sous les lustres de l’Hôtel Bellariva.

« Qu’est-ce que signifie cette mascarade, Francesca ? » a tonné Valerio en s’avançant vers mon fauteuil sans même saluer l’avocat. « Vous avez bloqué l’accès à l’appartement de mon gendre ! Les déménageurs sont payés à l’heure ! Vous avez une idée du coût de cette plaisanterie ? »