La nuit qui suivit fut courte et électrique. Thomas mit en place un protocole de sécurité rigoureux. Deux anciens membres des forces spéciales, amis de confiance engagés depuis l’attentat contre Marie, furent postés aux abords de la villa. Pendant ce temps, une gouvernante bienveillante préparait pour moi des vêtements chauds appartenant à Marie : un pantalon en velours sombre, des bottes en cuir fourrées et un long manteau de cachemire noir. Lorsque je me suis regardée dans le grand miroir de la chambre d’amis, un frisson me parcourut l’échine. C’était comme si le portrait du salon avait pris vie. Je n’étais plus un fantôme du passé, j’étais son écho vengeur.

À l’aube, un épais brouillard recouvrait la vallée. Nous avons pris place à bord du 4×4 blindé de Thomas : lui au volant, moi à l’arrière avec Léo, qui refusait catégoriquement de lâcher ma main. Les gardes nous suivaient dans une seconde berline banalisée.

Le trajet jusqu’à la frontière suisse se fit dans une tension presque insoutenable. Chaque phare de voiture dans le rétroviseur ressemblait à une menace. Mon téléphone portable d’origine étant resté dans l’appartement de Julien, Thomas m’en avait prêté un nouveau, crypté. Soudain, vers dix heures du matin, l’appareil posé sur le tableau de bord vibra. Le numéro affiché fit bondir mon cœur dans ma poitrine. C’était le numéro personnel de Julien.

« Ne réponds pas », ordonna calmement Thomas en jetant un œil dans le rétroviseur intérieur. « Il cherche à localiser ton signal ou à savoir si tu es encore vivante. »

« Non », ai-je répliqué en tendant la main vers l’appareil. « Laisse-moi décrocher. Il doit comprendre que son plan a échoué. S’il pense que je suis encore en détresse, il fera une erreur. »

Thomas hésita une seconde, puis hocha la tête. J’ai activé le haut-parleur.

« Clara ? » La voix de Julien retentit dans l’habitacle, mielleuse, feignant une inquiétude désespérée. « Clara, mon Dieu, réponds-moi ! Tu as disparu toute la nuit ! Je suis devenu fou d’inquiétude ! Je… j’ai perdu la tête hier matin, je ne sais pas ce qui m’a pris, la panique financière m’a rendu violent… Reviens à la maison, s’il te plaît, je t’en supplie ! Nous pouvons tout arranger ! »

J’ai laissé passer un silence pesant, savourant la terreur sous-jacente que je percevais derrière son jeu d’acteur médiocre.

« Inutile de jouer la comédie, Julien », ai-je dit d’une voix glaciale, d’un calme qui me surprit moi-même. « Tu cherchais la clé dans mes affaires, n’est-ce pas ? La clé du coffre de Genève. »

À l’autre bout du fil, le silence fut immédiat, total. L’illusion vola en éclats. Quand la voix reprit, elle n’avait plus rien de doux. C’était un sifflement haineux, venimeux.

« Où es-tu, petite idiote ? Tu ne sais absolument pas dans quoi tu as mis les pieds. Rends-moi cette clé et je te promets que Victor te laissera une rente pour vivre confortablement à l’autre bout du monde. Si tu t’obstines, tu finiras exactement comme ta sœur au fond d’un ravin. »

« Tu arrives trop tard, Julien », ai-je rétorqué avant de raccrocher froidement. « Le sang a réclamé son dû. »

J’ai brisé la carte SIM entre mes doigts et l’ai jetée sur le plancher de la voiture. Léo me regardait, un petit sourire triomphant illuminant son visage d’ange.

Vers midi, les roues de notre véhicule s’immobilisaient enfin devant l’imposant bâtiment de granit de la Banque Centrale de Genève. C’était une forteresse financière, impassible, protégée par des portes de bronze massif et des vitres pare-balles épaisses comme des dalles de béton.

Nous sommes entrés, escortés par l’un de nos gardes. Le directeur des coffres privés, un homme âgé aux cheveux d’argent vêtu d’un costume trois-pièces impeccable, nous reçut dans un salon privé feutré. Dès qu’il posa les yeux sur moi, il s’arrêta net, réajustant ses lunettes d’or avec stupeur.

« Madame de Valombre… ? » balbutia-t-il, croyant manifestement voir un revenant.

« Je suis Clara de Valombre », ai-je répondu en posant la clé unifiée sur son buvard de cuir vert. « Et voici mon beau-frère, Thomas. Nous venons honorer les dispositions testamentaires de mon père, Henri de Valombre. »

Le vieil homme examina la clé à la loupe, vérifiant les микро-poinçons dissimulés le long de la tige métallique. Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il releva la tête.

« Tout est en ordre. Suivez-moi, s’il vous plaît. »

Nous sommes descendus par un ascenseur sécurisé jusqu’au troisième sous-sol de la banque. L’atmosphère y était clinique, glacée, dominée par l’odeur métallique de l’acier et des systèmes de ventilation. Devant une porte blindée titanesque, le directeur introduisit un badge magnétique, entra un code à douze chiffres, puis inséra notre clé dans une serrure à double barillet dissimulée sous une plaque gravée aux armoiries familiales.

Un grondement lourd d’engrenages se fit entendre. La lourde porte d’acier s’écarta lentement dans un chuintement pneumatique, révélant une chambre forte privée tapissée de casiers numérotés. Au centre trônait une grande table en marbre sur laquelle reposait un unique et large coffre en acier brossé.

Thomas et moi nous sommes approchés. À l’intérieur du coffre se trouvaient des piles de documents reliés de cuir, des clés de sécurité pour des comptes fiduciaires internationaux, mais surtout, une épaisse enveloppe scellée à la cire rouge portant mon nom et celui de Marie, écrite de la main même de notre père biologique.

À côté de cette lettre, un épais dossier noir portait une étiquette en lettres capitales rouges : AFFAIRE MORAND – PREUVES D’EXTORSION, FRAUDES FISCALES ET SABOTAGES.

Thomas s’empara du dossier noir et en feuilleta les premières pages. Ses yeux s’agrandirent de stupéfaction et de soulagement mêlés.

« C’est bien plus que ce que j’espérais », murmura-t-il, un éclat de triomphe dans la voix. « Henri avait tout anticipé. Il y a ici des enregistrements audio, des transferts bancaires clandestins prouvant le financement de faux rapports d’expertise, et même les ordres de paiement signés par Victor Morand pour faire saboter les freins des véhicules de la direction générale… y compris celui dans lequel Marie a trouvé la mort. C’est l’échafaud judiciaire pour Victor et toute sa clique. »