Thomas ne me quittait pas des yeux. Sa respiration était devenue saccadée, courte, comme s’il venait d’échapper à une noyade. Dans sa main tendue, le petit coffret en palissandre laissait entrevoir sur son lit de velours noir la seconde moitié du pendentif. C’était une réplique inversée exacte de la mienne, ornée des mêmes gravures florales usées par le temps. Deux fragments forgés pour ne faire qu’un.
Assis à mes côtés sur le grand canapé en cuir, le petit Léo ne disait rien, mais sa main minuscule s’était glissée dans la mienne. Ses doigts étaient chauds, vivants, contrastant cruellement avec la glace qui m’engourdissait encore le sang. Il fixait le bijou avec une gravité qui ne convenait pas à un enfant de son âge.
« D’où tenez-vous ce pendentif, Clara ? » demanda Thomas d’une voix presque inaudible, serrée par l’émotion. « Dites-le-moi. S’il vous plaît. Chaque détail a son importance. »
J’ai déglouti difficilement, la gorge sèche malgré la gorgée de thé brûlant que je venais d’avaler.
« Je n’ai jamais connu mes parents », ai-je murmuré, la voix éraillée par les heures passées dans le froid du parc. « J’ai été déposée aux portes de l’orphelinat Sainte-Geneviève à l’âge de deux ans. La directrice m’a raconté qu’une femme vêtue de noir m’avait confiée avec un seul baluchon de vêtements et cette chaîne autour de mon cou. Elle portait un mot griffonné à la hâte : Gardez la clé, elle ouvrira la vérité quand le sang réclamera son dû. C’est la seule chose qui m’est restée de mon passé. Je ne l’ai jamais ôtée. »
Thomas ferma les yeux un instant, laissant échapper un soupir déchirant qui ressemblait à une prière brisée. Il s’assit dans le fauteuil en face de moi, posa la boîte sur la table et prit délicatement sa moitié de clé entre le pouce et l’index.
« Ce n’est pas une simple clé symbolique, Clara », dit-il enfin en me regardant droit dans les yeux. « C’est la commande mécanique d’un coffre ancien, logé dans les sous-sols de la Banque Centrale de Genève. Et la femme sur le portrait, celle dont vous avez le regard, la courbure des lèvres et cette même lueur déterminée… ce n’était pas seulement mon épouse. Elle s’appelait Marie de Valombre. Et elle était votre sœur jumelle. »
Un vertige violent me saisit. La pièce se mit à tourner autour de moi. Ma sœur jumelle ? Moi, la fille abandonnée, élevée dans la rigueur austère d’une institution religieuse, nettoyant les couloirs pour mériter mon couvert, j’avais eu une sœur ? Une jumelle qui vivait dans l’opulence, dans une maison d’architecte aux baies vitrées donnant sur les collines boisées de la ville ?
« C’est impossible… », ai-je balbutié en secouant la tête, cherchant désespérément une faille dans son récit. « Si j’avais eu une sœur, pourquoi m’avoir abandonnée, moi ? Pourquoi l’avoir gardée, elle ? »
« Parce que votre père n’était pas un homme ordinaire », reprit Thomas, dont le visage se durcissait à mesure qu’il replongeait dans les souvenirs. « Henri de Valombre dirigeait un empire pharmaceutique et financier colossal. Mais derrière la façade du philanthrope respecté se cachait un homme paranoïaque, obsédé par la sécurité de son patrimoine. Lorsqu’il a découvert que sa propre famille et ses associés préparaient son éviction, il a dispersé ses avoirs les plus précieux. Il a créé ce coffre en Suisse, où sont enfermés non seulement des titres au porteur représentant une fortune incommensurable, mais surtout des dossiers compromettants sur tous ceux qui voulaient sa chute. »
Thomas marqua une pause, posant son regard sur Léo, qui caressait distraitement la bordure de mon vieux pull en laine.
« Votre mère est morte en couches en vous mettant toutes les deux au monde », poursuivit-il doucement. « Henri, terrifié à l’idée que des tueurs à gages ou des maîtres-chanteurs s’en prennent à ses deux héritières pour faire pression sur lui, a pris une décision radicale et cruelle. Il a décidé de vous séparer pour vous protéger. Marie a été gardée au manoir familial sous une garde armée permanente. Vous, Clara, avez été confiée incognito à cet orphelinat par sa sœur de confiance, avec pour consigne de ne jamais révéler votre existence avant votre trentième anniversaire. Henri est mort brutalement dans un accident de voiture suspect il y a huit ans. Marie a hérité d’une partie des biens de surface, mais la clé du coffre principal était scindée en deux. »
Les pièces du puzzle commençaient à s’assembler, formant une fresque effrayante et monstrueuse. Une question brûlait mes lèvres, plus urgente encore que celle de mes origines :
« Et mon compagnon… Julien ? Pourquoi m’a-t-il jetée dehors ce matin ? Quel est le rapport avec toute cette folie ? »
Thomas se redressa, une flamme de colère contenue embrasant son regard.
« Comment s’appelle votre compagnon au complet ? »
« Julien Morand. Il travaille comme conseiller financier dans un cabinet de gestion de patrimoine. »
Thomas poussa un ricanement froid, sans la moindre joie.
« Julien Morand n’est pas un simple conseiller financier, Clara. C’est le neveu et l’homme de main de Victor Morand, le directeur juridique de Valombre Holding. L’homme qui convoitait l’empire de votre père depuis trente ans. L’homme qui a orchestré l’accident de Marie l’an dernier. »
Le souffle me manqua. L’air semblait s’être raréfié dans la pièce. Je revoyais le visage de Julien, cet homme qui partageait mon lit depuis trois ans, qui me murmurait des mots doux au creux de l’oreille, qui me préparait mon café le matin avec une tendresse apparente. Tout cela n’était donc qu’un rôle ? Une mascarade minutieusement calculée ?
« Marie n’est pas morte d’une défaillance mécanique accidentelle sur cette route de montagne », murmura Thomas, la mâchoire crispée par la douleur. « Les freins de sa voiture avaient été sabotés. Victor Morand pensait que la seconde moitié de la clé se trouvait chez nous. Après les funérailles, notre maison a été cambriolée à trois reprises, fouillée de fond en comble. Mais Marie s’était méfiée. Quelques semaines avant sa mort, elle avait senti le danger grandir et m’avait confié sa moitié, me suppliant de la cacher hors d’atteinte. Victor a compris qu’il ne trouverait rien ici. Alors, ils ont activé leur second plan. »