Instinctivement, sans même réfléchir à qui elle était ni à ce qu’elle représentait, Daniel se jeta en avant par-dessus la table et plaqua Margaret au sol, protégeant le corps fragile de la vieille femme de son propre torse. Un éclat de verre lui entailla la tempe, faisant couler un filet de sang chaud le long de sa joue.
— Ne bougez pas ! cria Daniel à l’oreille de sa grand-mère.
Davies riposta immédiatement, tirant deux coups précis à travers l’ouverture béante de la fenêtre brisée. Une silhouette dehors poussa un cri et s’écroula dans les flaques, mais trois autres hommes armés, vêtus de parkas sombres et de cagoules tactiques, faisaient déjà irruption par l’entrée, forçant la porte à coups de bélier.
— Vance ! cria le premier assaillant d’une voix rauque, couverte par le vrombissement de la pluie. Où est le dossier ? Où est la vieille ?
Daniel, plaqué contre le sol gras, sentit son souffle se bloquer. Il tourna la tête et aperçut Vance, terré sous le comptoir, son téléphone portable allumé à la main.
— Vance savait, souffla Margaret dans un murmure glacial, malgré la poussière et la terreur. Ce n’était pas une coïncidence.
— C’est Vance qui les a prévenus ? demanda Daniel dans un souffle, la colère reprenant le dessus sur la peur.
— Mon neveu… Julian Hayes, murmura Margaret. Il savait que je cherchais l’héritier. Il savait que si je le trouvais vivant et sain d’esprit, le testament officiel qui le désignait par défaut comme successeur serait invalidé cette nuit même. Vance lui servait d’indicateur dans ce quartier. Julian leur a promis des miettes pour nous éliminer tous les deux avant que le nouvel acte ne soit ratifié.
La situation était désespérée. L’un des hommes de garde de Margaret posté à l’entrée s’était fait abattre dès les premières secondes. Davies, accroupi derrière un pilier de béton près des cuisines, changeait de chargeur avec des gestes précis mais désespérés. Les tirs des assaillants déchiquetaient les banquettes de vinyle, faisant voler la mousse et le bois en éclats.
— Davies ne tiendra pas une minute de plus ! lâcha Daniel en observant les angles de la pièce.
Il connaissait ce diner comme sa poche. Il y travaillait quatorze heures par jour depuis trois ans. Il connaissait chaque recoin sombre, chaque latte pourrie du plancher, et surtout, l’ancienne issue de secours qui donnait sur les coulisses de la ruelle sud, vestige d’un bar clandestin de la prohibition.
— Madame Hayes… Margaret. Vous pouvez ramper ?
— J’ai peut-être soixante-dix ans, Daniel, mais je ne suis pas encore morte, répliqua-t-elle avec une lueur féroce dans le regard. Dis-moi où aller.
— Suivez-moi. Ne levez jamais la tête au-dessus des tables.
Profitant d’un échange de tirs nourri entre Davies et deux des tueurs, Daniel entraîna Margaret en rampant le long de la ligne morte du sol, dissimulés par les cloisons des banquettes. Ils se glissèrent silencieusement jusqu’à la cuisine battante. L’odeur d’huile de friture et de métal chaud les enveloppa.
Dans la pénombre de la cuisine, Vance était là, tapi contre la réserve sèche, son arme de poing tremblotante pointée vers la porte battante. En voyant Daniel surgir, l’ancien gérant eut un hoquet de surprise.
— Vance, espèce d’ordure ! siffla Daniel.
Vance leva son pistolet vers eux, les yeux hagards de terreur et de cupidité.
— Reculez ! Reculez tous les deux ! hurla le gérant à voix basse. Vous n’avez pas idée de ce qui se passe ! Julian Hayes m’a promis deux cent mille dollars ! Deux cent mille ! Vous croyez que je vais passer ma vie à récurer des friteuses pour des minables comme vous ? Rendez-moi la chemise de documents ! Rendez-la et ils vous laisseront peut-être une chance !
— Ils ne te laisseront rien du tout, imbécile, dit Margaret d’une voix méprisante, émergeant lentement de derrière Daniel. Julian ne laisse jamais de témoins. Dès qu’ils auront fini avec nous, la première balle sera pour toi.
L’hésitation traversa le regard de Vance. Cette demi-seconde suffit à Daniel.
Bondissant comme un félin, Daniel se jeta en avant, attrapant au passage une lourde poêle en fonte suspendue au râtelier au-dessus du plan de travail. D’un mouvement sec et violent, il frappa le poignet armé de Vance. Le pistolet vola à travers la pièce et atterrit dans la cuve de graisse froide. Avant que Vance ne puisse crier, Daniel lui asséna un coup de coude dévastateur à la mâchoire. Le gérant s’effondra lourdement sur le carrelage gras, inconscient.
— Par ici ! dit Daniel en tirant Margaret vers une porte blindée dissimulée derrière les étagères de conserves de sauce tomate.
Il déverrouilla l’ancien loquet en fer rouillé qui résistait, forçant de tout son poids jusqu’à ce que le métal cède dans un grincement sourd. La porte s’ouvrit sur un escalier de service métallique plongeant dans une allée dérobée, noyée sous le déluge.
Mais alors qu’il aidait Margaret à franchir le seuil, la porte battante de la cuisine s’ouvrit avec fracas.
Le chef des tueurs se tenait là, le visage masqué, son arme pointée directement sur la nuque de la vieille femme.
— Fin du voyage, madame Hayes, cracha l’homme, le doigt se resserrant sur la détente.
Le temps parut ralentir. Daniel n’avait aucune arme, aucun bouclier. Il ne lui restait qu’un seul choix. Sans calculer, il poussa brutalement Margaret dans l’embrasure de l’escalier extérieur et s’interposa de tout son corps entre le tireur et la vieille femme.
Une détonation assourdissante retentit dans l’espace confiné de la cuisine.
Daniel s’attendait à sentir la brûlure indicible du plomb traverser sa chair. Mais l’impact ne vint pas.
L’homme masqué vacilla. Un trou béant maculait le centre de son torse. Il lâcha son arme, les yeux révulsés, et s’écroula lourdement face contre terre.
Derrière lui, tenant son arme fumante à deux mains, Richard Davies avançait, le visage ensanglanté par un éclat de verre et l’épaule gauche trempée de rouge, mais le regard toujours aussi précis et glacial.