Deux imposantes berlines noires, les carrosseries ruisselantes sous les néons blafards du boulevard, bloquaient l’entrée de l’allée. Les essuie-glaces continuaient leur balancement métronomique dans la pénombre. L’homme qui venait d’entrer ne ressemblait en rien aux habitués du quartier : costume sur mesure taillé dans une laine d’un gris d’orage, imperméable sombre impeccable, posture rigide et regard acéré balayant la pièce d’un coup d’œil d’expert. Il tenait à la main un parapluie ruisselant qu’il ne prit même pas la peine de secouer.
— Madame Margaret Hayes ? demanda-t-il d’une voix posée, dont l’écho étouffé fit taire le grésillement de la radio derrière le comptoir.
Arthur Vance, le gérant du diner, se figea. Il tenait encore entre ses doigts boudinés le tablier blanc taché de graisse qu’il venait d’arracher de la poitrine de Daniel. Vance était un individu rougeaud, aux tempes grisonnantes et aux yeux étroits, habitué à faire régner une terreur mesquine sur des employés précaires. Il jeta un coup d’œil méprisant à la vieille femme assise au fond de la banquette de vinyle rouge déchirée, puis fixa l’inconnu avec une morgue défensive.
— Écoutez, monsieur, commença Vance en s’essuyant les mains sur son pantalon, je ne sais pas qui vous êtes, mais cette vieille sans-abri est sur le point de partir. Elle n’a même pas de quoi payer son ragoût, et quant à ce crétin là-bas… il pointa Daniel du pouce, le garçon qui se tenait debout près de la table, les poings serrés et les yeux baissés, il vient de perdre sa place. Alors si vous êtes de l’aide sociale, emmenez-la dehors. Elle fait fuir les clients.
L’homme en costume ne lui accorda pas même un battement de paupière. Il dépassa le comptoir, contourna Vance comme un vulgaire détritus sur le trottoir et s’avança droit vers la banquette où la vieille femme achevait de ranger son téléphone dans la poche de son manteau élimé.
Arrivé à sa hauteur, l’homme s’inclina avec une déférence absolue, presque anachronique dans ce décor sordide.
— Madame la Présidente. La voiture est prête. M. Sterling et l’équipe d’audit attendent vos instructions au siège.
Margaret Hayes ne bougea pas tout de suite. Elle leva lentement les yeux. Ce n’était plus le regard fuyant et accablé d’une retraitée indifférente aux injures du sort ; c’était le regard d’acier d’une femme qui avait bâti un empire industriel et financier avant que la plupart des gens de cette pièce ne sachent lire. Elle posa ses deux mains décharnées sur la table en formica. Ses doigts ne tremblaient plus.
— Bonsoir, Richard, dit-elle simplement. Sa voix portait une autorité feutrée, sans la moindre trace d’hésitation. Tu as mis du temps. Les embouteillages de Michigan Avenue, j’imagine ?
— La météo est exécrable, Madame. Mais nous n’avons rien laissé au hasard dès que votre signal est apparu sur le réseau.
Dans le diner, un silence de plomb tomba. Même la cuisinière à l’arrière cessa de frapper contre la plaque de cuisson. Vance ouvrit la bouche, la referma, les joues passant du rouge brique à une pâleur cireuse.
— Pré… Présidente ? balbutia Vance en avançant d’un pas hésitant. Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Vous plaisantez ? Cette femme n’a pas un sou ! Elle cherchait des pièces de dix cents au fond de son sac il y a cinq minutes !
L’homme en costume — Richard Davies, directeur des opérations du groupe immobilier et hôtelier Vanguard Crest — tourna lentement la tête vers Vance.
— Vous devez être Arthur Vance, déclara Richard d’un ton glacial. Gérant de cet établissement depuis trois ans. Établissement qui, vous semblez l’ignorer par une impardonnable incompétence, a été racheté il y a quatorze mois par la filiale Urban Assets de la holding Hayes. Vous ne parlez pas à une vagabonde, Vance. Vous vous adressez à Margaret Hayes, fondatrice et actionnaire majoritaire de la compagnie qui possède le sol sur lequel vous vous tenez, les murs de cette bâtisse, et la franchise médiocre qui vous verse votre salaire.
Vance trébucha presque en arrière, son dos heurtant le comptoir avec fracas. Les verres empilés vibrèrent.
— C’est… ce n’est pas possible, murmura-t-il, les yeux exorbités.
À côté d’eux, Daniel Brooks demeurait immobile. Le jeune homme avait vingt-quatre ans, les traits tirés par le manque de sommeil, les mains rugueuses à force d’enchaîner les gardes doubles pour payer les dettes médicales laissées par sa mère avant sa disparition l’hiver précédent. Quand la vieille femme était entrée pour s’abriter de la pluie, tremblante et cherchant désespérément de quoi se réchauffer avec un billet de deux dollars froissé, il n’avait pas hésité une seconde. Il avait proposé de payer son repas sur son propre pourboire, malgré la menace directe de son patron qui lui interdisait formellement de faire du « sentimentalisme avec les mendiants ».
Daniel sentait son cœur battre lourdement contre ses tempes. Il ne comprenait rien à ce qui se déroulait sous ses yeux.
Margaret posa alors son regard sur lui. L’expression de la vieille dame s’adoucit instantanément, laissant poindre une lueur de profonde humanité, mêlée à une gravité indicible.
— Assieds-toi, mon garçon, lui dit-elle avec douceur.
— Je… madame, je ne devrais pas, répondit Daniel, mal à l’aise, jetant un coup d’œil machinal vers Vance.
— Assieds-toi, répéta-t-elle, cette fois avec une fermeté à laquelle personne n’aurait osé désobéir. M. Vance n’a plus aucune autorité ici. En réalité, il n’a plus d’autorité sur rien du tout.
Daniel hésita une fraction de seconde, puis prit place sur la banquette en face de Margaret. Davies fit un signe discret de la main vers la porte vitrée. Immédiatement, deux hommes en imperméable noir entrèrent dans le diner, fermèrent le verrou intérieur, et retournèrent l’écriteau sur « Fermé ». Ils se postèrent devant l’entrée, les bras croisés, interdisant toute entrée ou sortie.
— Richard, commença Margaret en rajustant le col de son vieux manteau de laine. Apporte-moi la mallette.
Davies ouvrit un attaché-case ultra-plat qu’il portait sous le bras et en sortit une chemise cartonnée épaisse ornée d’un ruban bleu nuit. Il la déposa respectueusement sur la table crasseuse.