Emma enfila un gilet en laine par-dessus son tee-shirt élimé et alla ouvrir, encore ensommeillée. Sur le palier étroit de l’immeuble vétuste se tenait Thomas Keller. L’homme portait un pardessus en cachemire noir et tenait une serviette en cuir sous le bras. Dans la cage d’escalier aux peintures écaillées, sa présence semblait presque irréelle.

« Mademoiselle Carter ? » demanda-t-il poliment en inclinant légèrement la tête.

« Oui… Monsieur Keller, c’est bien cela ? » Emma recula d’un pas, le cœur soudainement serré par une angoisse sourde. Était-ce le moment où l’agence la licenciait pour comportement inapproprié ? « Que se passe-t-il ? »

« Monsieur Vincent Moretti sollicite un entretien avec vous. Une berline vous attend en bas de votre immeuble. »

David Carter fit son apparition dans le couloir, le pas traînant, observant l’inconnu avec une inquiétude paternelle évidente. « Emma ? Qui est ce monsieur ? »

« Tout va bien, papa, » le rassura-t-elle rapidement, posant une main sur le bras de son père pour calmer son trouble. Elle se tourna vers Keller. « Je dois me préparer. Je ne peux pas sortir dans cette tenue. »

« Prenez votre temps, Mademoiselle. Nous avons tout le temps nécessaire. »

Vingt minutes plus tard, vêtue d’un jean propre et d’un pull sobre, Emma prenait place à l’arrière d’une berline allemande aux vitres teintées. Le trajet vers le centre financier de la ville se fit dans un silence complet. La voiture s’engouffra dans le parking souterrain sécurisé d’une tour de verre et d’acier qui dominait le fleuve Chicago : le quartier général du groupe Moretti.

Un ascenseur privé, commandé par une carte magnétique spéciale, les propulsa en quelques secondes au soixante-quatrième étage. Les portes s’ouvrirent sur un vestibule baigné de lumière naturelle, meublé d’œuvres d’art contemporain et ouvrant sur une vue vertigineuse sur les gratte-ciel environnants et les eaux sombres du lac.

Thomas Keller frappa à une double porte en noyer massif, l’ouvrit, et fit signe à Emma d’entrer avant de refermer le battant derrière elle.

Vincent Moretti était debout près d’une immense baie vitrée, une tasse de café à la main. Il ne portait pas sa veste de smoking de la veille, mais une chemise bleu nuit sans cravate, les manches légèrement retroussées sur les avant-bras. Sur son bureau d’ébène trônaient trois écrans affichant des données financières et un dossier en carton beige épais.

« Asseyez-vous, Mademoiselle Carter, » dit-il en désignant un fauteuil en cuir profond.

Emma s’avança à pas mesurés et prit place, gardant le dos bien droit, les mains jointes sur ses genoux.

« Vous vouliez me voir au sujet de ce qui s’est passé hier soir ? » demanda-t-elle, préférant aborder les choses de front. « Si votre direction estime que mon attitude a nui à l’image de l’hôtel, je peux démissionner sans faire d’histoires. »

Vincent posa sa tasse et s’assit en face d’elle, les coudes sur les accoudoirs. Un mince sourire, presque imperceptible, apparut au coin de ses lèvres.

« Vous démissionner ? Mademoiselle Carter, si la direction de cet hôtel avait osé formuler la moindre remarque désobligeante à votre égard, elle aurait perdu son contrat d’exploitation avant midi. Je ne vous ai pas fait venir pour vous réprimander. Bien au contraire. »

Il fit glisser le dossier beige sur la surface brillante du bureau.

« Ce matin, j’ai demandé à mes équipes de sécurité d’effectuer une vérification standard sur votre profil. Je voulais savoir à qui ma mère devait d’avoir gardé sa dignité intacte hier soir. »

Emma fronça les sourcils, une pointe d’agacement perçant sous sa réserve. « Vous avez fouillé dans ma vie privée ? »

« C’est une précaution élémentaire dans mon univers, » répondit-il sans s’excuser. « Et ce que j’y ai trouvé m’a frappé. Vous étiez inscrite à l’Université DePaul il y a deux ans, en cursus de gestion des affaires et de communication. Moyenne académique exemplaire. Vous avez interrompu vos études au milieu de la troisième année, le jour exact où votre père a subi un double pontage coronarien à l’hôpital de Mercy. »

Emma serra les dents. Entendre un inconnu énumérer les drames intimes de son existence avec une telle précision chirurgicale lui était presque insupportable.

« Depuis cette date, » poursuivit Vincent d’une voix devenue plus douce, « vous cumulez deux emplois. Serveuse chez Prestige Banquets quatre soirs par semaine, et employée administrative à temps partiel dans une entreprise de plomberie de Cicero le matin. Vous versez l’intégralité de vos pourboires pour régler les dettes médicales de votre père et payer les manuels scolaires de votre sœur Clara. »

« Quel rapport cela a-t-il avec hier soir ? » demanda-t-elle d’une voix sèche. « Je n’ai pas agi pour obtenir une récompense ou votre pitié, Monsieur Moretti. J’ai vu une femme âgée sans défense, et j’ai fait ce que n’importe quel être humain doté d’une conscience aurait dû faire. »

« Exactement, » trancha Vincent en tapant doucement du poing sur la table. « N’importe qui aurait dû le faire. Mais dans cette salle, il y avait deux cents personnes qui pèsent collectivement plusieurs milliards de dollars. Des hommes politiques qui prêchent la solidarité sur les plateaux de télévision, des dirigeants d’œuvres caritatives, des amis d’enfance. Pas un seul n’a levé le petit doigt. Ils ont tous baissé la tête parce que Victoria Langford a du pouvoir, et qu’ils avaient peur pour leurs intérêts. »

Il ouvrit le dossier. « Vous avez risqué le peu que vous possédiez pour protéger une inconnue. Ce n’est pas de la compassion ordinaire, Emma. C’est du courage moral. Et le courage moral est la qualité la plus rare et la plus précieuse au monde. Or, je dirige un empire où je suis entouré de flatteurs, de calculateurs et de traîtres potentiels. »

Vincent sortit une feuille imprimée et la posa devant elle.