— Reste là, Covadonga, dit l’un d’eux avec dégoût. Tu vas attendre les officiers assise dans ta propre boue.

Une nouvelle contraction, bien plus violente que les précédentes, me plia en deux. Un gémissement m’échappa, mêlé de larmes que je ne pouvais plus retenir. Le froid de mes vêtements trempés m’engourdissait les membres, mais la terreur de perdre mon enfant prenait le pas sur tout le reste.

— Elle perd les eaux ! cria la dame à la cape, qui s’était agenouillée près de moi, relevant le bas de mon pull pour vérifier mon état avec des gestes précis de mère et d’ancienne infirmière. Portez-la dans le salon, tout de suite ! Pas dans la cour ! Donnez-moi des couvertures propres, de l’eau bouillie — de l’eau minérale en bouteille cachetée, entendez-vous ? Pas celle du puits !

Deux hommes me soulevèrent avec une infinie précaution. Traverser cette même terrasse où, quelques minutes plus tôt, Covadonga m’ordonnait de courber l’échine sous les quolibets, me parut irréel. Les tables dressées, les restes de fabada fumante dans les plats en terre, les verres à cidre encore à moitié pleins… Tout ce décor rustique n’était qu’une façade pourrie jusqu’à la moelle.

On m’allongea sur le grand sofa de cuir près de l’immense cheminée de granit où brûlaient des bûches de chêne vert. La chaleur du foyer commença lentement à chasser le givre de mes os, mais les douleurs rythmiques dans mon abdomen m’indiquaient que le choc de la chute et la terreur avaient enclenché le travail avec plusieurs semaines d’avance.

— Tiens bon, Nuria, me murmurait la dame, dont j’appris plus tard qu’elle s’appelait Doña Elena. Je suis restée avec toi. Personne ne te fera plus de mal. Cette femme ne remettra plus jamais les pieds dans cette maison.

À l’extérieur, le son lointain des sirènes de la Garde Civile commença à résonner dans la gorge brumeuse de la montagne, un hurlement d’acier qui montait de la vallée vers les hauteurs.

À travers les carreaux plombés du salon, je pouvais voir Covadonga, debout sous la pluie fine qui commençait à tomber, immobile au milieu de sa cour détrempée. Les gendarmes du SEPRONA ne mirent pas longtemps à comprendre la situation : les combinaisons blanches des techniciens environnementaux se mêlèrent bientôt aux uniformes verts des agents territoriaux.

Lorsqu’ils forcèrent les serrures du caisson sous les projecteurs des véhicules d’intervention, la vérité éclata dans toute sa noirceur : les documents dissimulés contenaient non seulement la comptabilité occulte de l’auberge — prouvant des années de travail au noir et de fraude fiscale —, mais surtout les preuves irréfutables qu’elle avait touché des centaines de milliers d’euros de la part d’une entreprise de traitement de déchets toxiques pour enfouir et noyer des solvants industriels à proximité directe des cours d’eau alimentant les villages voisins.

Le chemin vers l’étang n’avait jamais été destiné aux clients, non pas pour préserver leur sécurité ou l’élégance de la vue champêtre, mais parce qu’un faux pas, un regard trop curieux à travers les eaux sombres, aurait dévoilé la tombe liquide où elle avait enterré son âme et la santé de toute une région.

Lorsque les ambulanciers franchirent la porte avec leur civière, je sentis un soulagement immense, presque surnaturel, m’envahir. Mateo était là, trempé, tenant dans sa main mon vieux sac de voyage qu’il était allé chercher lui-même dans ma chambre glaciale, y ayant rassemblé toutes mes maigres affaires avec un soin fraternel.

— Tout va bien se passer, Nuria, me dit-il doucement en posant une main respectueuse sur mon bras. Tu pars pour l’hôpital d’Arriondas. Les médecins t’attendent déjà.

Je fus évacuée sous les gyrophares bleus qui déchiraient la grisaille asturienne. Sur le chemin, le véhicule de secours croisa la voiture de patrouille à l’arrière de laquelle Covadonga Rey était assise, les mains entravées par des menottes d’acier, le visage plaqué contre la vitre teintée. Nos regards se croisèrent pendant une fraction de seconde à travers les gouttes de pluie. Il n’y avait plus de fierté sur ses traits, plus de dédain hautain : il n’y restait que la terreur nue d’une criminelle qui sait que les barreaux de sa cellule ne s’ouvriront plus avant de très longues années.

Six heures plus tard, dans la salle d’accouchement surchauffée de l’hôpital comarcal, les cris vigoureux de ma fille Sofia vinrent balayer les derniers échos de la gifle et le cauchemar de l’étang.

Elle était minuscule, née avant terme, mais ses poumons étaient forts et son cœur battait avec une rage de vivre qui ressemblait étrangement à la mienne.

Don Julián et Doña Elena vinrent me rendre visite deux jours plus tard, apportant un berceau neuf et les garanties d’un cabinet d’avocats réputé d’Oviedo. Ils m’assurèrent que le domaine des Trois Chênes serait saisi par la justice pour indemniser les victimes environnementales, mais que mes droits, en tant qu’héritière légitime de mon père — le frère décédé que Covadonga avait spolié de sa part d’héritage des années auparavant —, seraient intégralement reconnus devant le tribunal.

Aujourd’hui, quand je repense à ce chemin de boue et à cette eau fangeuse qui aurait pu m’engloutir avec mon enfant, je ne ressens plus ni colère ni humiliation.

Covadonga pensait me briser sur cette terre humide en me traitant comme un fardeau méprisable. Elle ne savait pas qu’en me poussant vers ce sol qu’elle croyait contrôler, elle ne faisait qu’allumer la mèche qui réduirait son empire de mensonges en cendres.

Le chemin vers l’étang n’était en effet pas fait pour les clients. Il était le chemin vers sa propre perte, et le sentier douloureux mais inévitable au bout duquel ma fille et moi avons enfin trouvé notre liberté.