« Frank… » murmura Tara, qui m’avait rejoint sans bruit dans l’obscurité du couloir. « Il n’est pas parti. »
« Il a bu, ou il est hors de lui, » constatai-je en voyant la camionnette caler une deuxième fois avant de redémarrer avec une secousse violente. « Appelez le commissariat. Le téléphone est sur la commode de l’entrée. Composez le 17. Dites-leur qu’un individu violent tente de s’introduire chez vous avec menace sur mineur. »
Pendant que Tara décrochait le combiné et parlait à voix basse mais ferme à l’opérateur, je me dirigeai vers le placard sous l’escalier. Là, derrière les vieux cirés et les bottes de jardinage, reposait un outil dont je n’avais pas eu l’usage depuis des années : un solide pied-de-biche en fer forgé, vestige de mes chantiers de rénovation. Je le pris en main, appréciant le poids froid et rassurant du métal brut.
Dehors, le moteur de la camionnette s’éteignit. Une portière claqua avec la détonation d’un coup de feu.
Puis vinrent les pas. Lourds, traînants, broyant les graviers avec une fureur contenue. Dean montait les trois marches du perron de mon entrée.
La poignée de porte s’abaissa une première fois. Constatant qu’elle était verrouillée, Dean ne prit pas la peine de frapper poliment. Il asséna un coup de pied formidable en plein milieu du panneau de chêne. La vieille bâtisse vibra jusqu’aux combles.
« Delaney ! » hurla-t-il, la voix déformée par l’alcool et une rage hystérique. « Ouvre cette putain de porte ! Tara, sors de là avec mes affaires ! T’as pas le droit de me virer de chez moi ! Mes clés d’entrepôt sont sur la commode et il me faut mon fric ! »
« La police est en route, Dean ! » cria Tara depuis le fond du couloir, tenant Caleb serré contre ses jambes pour l’empêcher de voir. « Fuis avant qu’ils ne te coincent ici ! »
Un rire gras, saccadé, nous répondit à travers le bois massif. « La police ? À cette heure-ci, la patrouille de nuit tourne sur le contournement d’Arras ! Ils mettront vingt minutes à trouver cette impasse pourrie ! Delaney, si tu n’ouvres pas dans trois secondes, je défonce ta baie vitrée et je vous crève tous les deux ! »
Je fis signe à Tara de reculer avec l’enfant vers la buanderie du fond, la pièce la plus isolée, fermée par une porte intérieure métallique donnant sur la cave.
« Allez-y, » murmurai-je. « Enfermez-vous là-dedans. Ne sortez sous aucun prétexte avant d’entendre les sirènes. »
Tara comprit instantanément. Elle souleva Caleb, ignorant sa propre fatigue, et disparut au fond du corridor. La porte de la buanderie se referma dans un déclic étouffé.
Le premier éclat de verre fut assourdissant.
Dean n’avait pas attendu les trois secondes. Au lieu d’attaquer la porte principale en chêne massif, il avait contourné le perron pour frapper la grande baie vitrée qui donnait sur ma véranda latérale. Il tenait à la main une masse de carrier qu’il avait dû sortir de l’arrière de son pick-up. Le double vitrage vola en éclats sous l’impact, projetant des centaines de fragments tranchants sur le carrelage en terre cuite de mon salon.
Le vent glacial d’octobre s’engouffra aussitôt dans la maison, faisant claquer les rideaux et voltiger les papiers posés sur le buffet.
Dean passa une jambe à travers l’ouverture béante, écrasant les tessons sous ses bottes de chantier. Ses yeux injectés de sang balayèrent l’obscurité de la pièce jusqu’à ce qu’ils rencontrent ma silhouette, immobile au milieu du couloir, le pied-de-biche baissé le long de ma cuisse.
« Tu te prends pour un héros, le vieux ? » cracha-t-il en levant sa masse à hauteur d’épaule. Il titubait légèrement, l’odeur rance du mauvais whisky précédant chacun de ses pas. « Tu crois que parce que t’as construit des cabanes toute ta vie, tu peux te mettre entre moi et ce qui m’appartient ? »
« Cette maison est la mienne, » répondis-je sans élever la voix, mes doigts se resserrant sur la prise rainurée de mon outil. « Et cet enfant n’est pas ta propriété. Tu as fait le mauvais choix en franchissant cette vitre, Dean. »
« Ta gueule. »
Il bondit en avant avec une rapidité surprenante pour un homme de sa corpulence. La masse décrivit un arc de cercle meurtrier dans l’air. Si j’avais eu vingt ans de moins, j’aurais peut-être tenté de bloquer le coup ou d’esquiver élégamment. À soixante-deux ans, mon corps réagit par pur instinct de survie ouvrière : je pivotai sur la droite en me baissant, laissant la lourde tête d’acier fracasser l’armoire normande héritée de mes parents. Le bois centenaire explosa en échardes monumentales.
L’élan de son coup l’emporta vers l’avant, le déséquilibrant sur le plancher ciré parsemé de verre brisé.
Je ne perdis pas une fraction de seconde. Avant qu’il ne puisse rétablir son assiette, j’abattis l’extrémité courbée du pied-de-biche sur son avant-bras droit, là où le nerf ulnaire affleure l’os. Le son fut net, mat, semblable à une branche morte qui cède sous le pied.
Dean lâcha un hurlement d’animal blessé et desserra les doigts. La masse s’échappa de sa prise et s’écrasa sur le sol dans un bruit sourd. Mais la douleur, au lieu de le paralyser, décupla sa fureur. De son bras gauche valide, il m’agrippa au revers de ma chemise de flanelle et me projeta de toutes ses forces contre la cloison de plâtre.
Le souffle me manqua. Ma tête heurta violemment la moulure du mur, et un voile d’étincelles obscurcit ma vision pendant une seconde interminable. Je glissai au sol, le pied-de-biche roulant hors de ma portée.
Dean s’agenouilla au-dessus de moi, ses yeux exorbités luisant d’une folie destructrice. Sa main gauche, large et rugueuse, se referma sur ma gorge, bloquant ma trachée avec la pression impitoyable d’un étau de mécanicien.
« T’aurais dû rester dans ton jardin à tailler tes rosiers, le vieux fossile, » haleta-t-il, appuyant de tout son poids sur mon larynx.