C’était un coup de bluff. Je savais que le frère de Tara vivait en Bretagne et qu’il n’avait rien à voir avec la police locale. Mais Dean, lui, hésita. Les hommes qui s’en prennent aux enfants de huit ans possèdent rarement le courage de leurs actes dès que la lumière s’allume. Il fixa Tara, puis me toisa. Mes soixante-deux ans n’étaient peut-être pas menaçants sur le papier, mais mes mains d’ancien charpentier portaient encore des cals solides, et mon regard ne vacillait pas d’un millimètre.

« Vous êtes tous les deux complètement malades, » cracha Dean en essuyant un filet de salive au coin de sa lèvre. « Garde-le, ton gosse pourri gâté. Tu finiras seule, Tara. Exactement comme ton premier mari t’a laissée. »

Il fit volte-face, claqua la porte latérale du garage avec une violence qui fit trembler les carreaux de verre dépoli, et nous entendîmes le verrou intérieur glisser avec fracas. Tara laissa alors échapper une longue inspiration saccadée. Ses épaules s’affaissèrent d’un coup, comme si toute la tension accumulée depuis des mois brisait l’armature invisible qui la tenait debout.

« Frank, » murmura-t-elle en se tournant vers moi, la voix tremblante. « Qu’est-ce que vous avez vu ? »

Je m’approchai, gardant mes distances pour ne pas l’étouffer davantage. « Rien de plus que ce soir. Il l’avait enfermé dans le noir, Tara. La porte était bloquée par une barre de fer de l’extérieur. Le petit frappait pour avoir de l’air. Quand j’ai tiré le verrou, Dean est sorti comme un fauve. »

Elle ferma les yeux, deux larmes épaisses creusant des sillons clairs sur son visage couvert d’une fine pellicule de sueur d’hôpital. « Je m’en doutais. Mon Dieu, je m’en doutais et j’ai fermé les yeux pour ne pas voir. Caleb refusait de se déshabiller devant moi depuis trois semaines. Il disait qu’il tombait en récréation. Quel genre de mère ne regarde pas les bleus de son propre fils ? »

« Une mère qui fait trois nuits de garde par semaine pour payer l’hypothèque de sa maison, » répondis-je doucement. « Ne vous flagellez pas ce soir. Ce soir, il faut le mettre à l’abri. »

Elle jeta un regard paniqué vers la porte du garage, derrière laquelle on entendait des bruits sourds : des tiroirs tirés violemment, des semelles lourdes martelant le plancher de l’étage. Dean était en train de rassembler ses affaires, mais sa rage était palpable à travers les murs.

« Venez chez moi, » proposai-je en désignant de la tête ma maison obscure de l’autre côté de l’allée. « La porte d’entrée est blindée, j’ai une chambre d’amis au rez-de-chaussée et une ligne fixe. Si ce fou essaie quoi que ce soit, nous serons en sécurité le temps que la police arrive. »

Tara hésita une seconde, puis acquiesça vigoureusement. Elle courut vers sa berline, ouvrit la portière et aida Caleb à descendre. Le garçon marchait avec raideur, une main toujours fermement appuyée contre ses côtes. Je le pris doucement par le bras pour soulager son poids. L’enfant ne se débattit pas ; il se laissa guider, son petit corps tremblant d’un frisson incontrôlable sous le tissu synthétique de son anorak.

Nous traversâmes la pelouse humide. L’herbe collait à mes souliers. En franchissant le seuil de mon pavillon, je fermai la lourde porte en chêne, tournai le verrou à double tour et poussai la barre de sécurité en acier. C’était la première fois en trente ans que j’utilisais ce loquet.

Dans le salon, la pendule comtoise égrenait les secondes avec une régularité apaisante. J’allumai la petite lampe d’appoint sur le guéridon, évitant le grand lustre pour ne pas agresser les yeux gonflés de Caleb. Tara fit asseoir l’enfant sur le canapé en velours vert et commença avec une infinie délicatesse à ouvrir sa veste.

Ce que nous découvrîmes me donna la nausée.

Sur le flanc gauche du garçon, au niveau des fausses côtes, s’étalait une ecchymose violacée de la taille d’une assiette à dessert, marquée en son centre par une empreinte plus sombre, presque noire : la trace rectangulaire d’une boucle de ceinture ou d’une semelle de botte de travail. La peau était tendue, luisante, anormalement chaude au toucher.

« Il respire superficiellement parce que chaque inspiration profonde déplace la côte brisée, » diagnostiqua Tara d’une voix blanche, professionnelle par réflexe, bien que ses doigts tremblassent sur la peau de son fils. « Il a besoin d’une radiographie tout de suite. Il pourrait y avoir un pneumothorax partiel. »

« Tu as mal où encore, mon grand ? » demandai-je en m’agenouillant devant lui, posant la petite voiture rouge sur la table basse à côté d’un verre d’eau.

Caleb baissa les yeux vers le jouet miniature. Il tendit un index hésitant pour faire rouler les petites roues en caoutchouc sur le bois verni. « Dans le dos. Et dans la tête. Il m’a poussé contre l’établi parce que j’avais fait tomber sa boîte de vis. Il m’a dit que si je criais, il noierait mon chat. »

« Ton chat est chez moi, Caleb, » dis-je pour le rassurer. « Il dort sur le fauteuil du bureau depuis ce matin. Personne ne lui fera de mal. Ni à lui, ni à toi. Jamais plus. »

Un fracas épouvantable déchira la tranquillité du quartier.

Le bruit venait de l’extérieur, juste devant chez moi. C’était le claquement métallique d’une lourde poubelle renversée, suivi du vrombissement sourd d’un vieux moteur diesel qui refusait de démarrer au premier tour de clé. Je m’approchai de la fenêtre de la cuisine, soulevant discrètement le coin du rideau de lin.

La camionnette blanche de Dean était stationnée en travers de l’allée, phares éteints. Mais au lieu de reculer pour prendre la direction de la départementale, le véhicule avançait lentement sur mon allée de graviers. Dean était au volant, la mâchoire serrée, le visage éclairé par la lueur verdâtre du tableau de bord. Il savait que Tara et l’enfant étaient chez moi ; la lumière tamisée du salon filtrait sous les volets.