Enrique avait pâli, ses yeux fuyants cherchant déjà un agent de sécurité pour me faire expulser avant le scandale, tandis que Don Eduardo fronçait les sourcils avec une condescendance agacée. Mais je n’avais laissé le temps à personne d’intervenir. Je m’étais penchée en avant, écrasant la main manucurée d’Inés contre l’accoudoir de son trône doré d’une force dont je ne me savais pas capable.

— Ne bouge pas, avais-je soufflé à son oreille d’une voix qui sentait la mort et le métal.

Elle avait tressailli, tentant de se débattre, mais la terreur venait de faire fondre son arrogance. Mes yeux plongés dans les siens, j’avais haussé la voix pour que chaque note résonne sous les lustres monumentaux :

— Un… deux… lève-toi.

Un silence de plomb tomba sur la salle de bal. La musique de chambre s’interrompit brusquement, le premier violon ayant laissé choir son archet dans la stupeur générale.

— Claudia, ça suffit ! aboya Enrique à voix basse en s’avançant vers moi, les poings serrés et les tempes luisantes de sueur. Tu es en train de délirer. Sortez-la d’ici ! Gardes ! Mon Dieu, elle a perdu la raison à cause du chagrin !

Don Eduardo, l’air scandalisé par cette scène de ménage en plein milieu de ses pairs, fit un pas lourd dans ma direction, sa canne à pommeau d’argent frappant le marbre.
— Mademoiselle, votre jalousie est indécente. Nous comprenons votre détresse face au bonheur de votre sœur, mais s’en prendre à une infirme incapable de se mouvoir relève d’une cruauté impardonnable. Quittez cette pièce immédiatement avant que je ne fasse intervenir la police.

Inés joua sa partition à la perfection. De grosses larmes commencèrent à couler sur ses joues poudrées. Elle tremblait comme une feuille, repliant ses bras contre sa poitrine avec la vulnérabilité d’un oisillon blessé.
— Claudia, je t’en prie… supplia-t-elle d’une voix brisée qui émut la moitié des femmes présentes dans la salle. Pourquoi me fais-tu ça ? Tu sais bien que mes jambes sont mortes depuis ce maudit accident… Tu veux m’humilier parce qu’Enrique m’aime ? Pardonne-moi de vivre, pardonne-moi de ne plus pouvoir marcher !

Des murmures scandalisés parcoururent l’assistance. Une dame de la haute société murmura assez fort pour que tout le monde entende : « Quelle vipère sans cœur… s’attaquer ainsi à sa propre sœur paraplégique ! »

Je ne lâchai pas la main d’Inés. J’augmentai même la pression jusqu’à ce que ses bagues s’enfoncent dans sa chair délicate.
— Je te répète une dernière fois mon ordre, Inés. Lève-toi de ce fauteuil. Si tu ne le fais pas de toi-même, je t’y aiderai d’une manière que tu n’oublieras jamais.

— Elle est folle ! hurla Enrique, cherchant désespérément à m’arracher le bras. Sécurité, emmenez-la de force !

Deux agents de sécurité en costume noir se précipitèrent depuis les portes monumentales. Mais avant qu’ils ne puissent m’effleurer, je plongeai ma main libre dans la poche de mon manteau. J’en sortis une longue aiguille de couture chirurgicale, brillante, acérée, mesurant près de quinze centimètres, que j’avais récupérée dans ma trousse d’infirmière à domicile.

L’assistance retint son souffle dans un cri d’effroi collectif. Enrique recula d’un pas, tétanisé.
— Que faites-vous ?! s’étrangla Don Eduardo, le visage écarlate.

— Don Eduardo, dis-je avec une sérénité terrifiante qui pétrifia les vigiles sur place, les médecins savent tous que la paraplégie flasque ou spasmodique issue d’un traumatisme complet détruit toute sensibilité nociceptive. Une personne dont la moelle épinière est sectionnée ne ressent aucune douleur superficielle ou profonde dans les membres inférieurs. Si ma sœur est véritablement infirme comme elle le prétend depuis trente-six mois, elle ne sentira rien du tout.

Inés écarquilla des yeux exorbités. La comédie de la victime s’effondra instantanément pour laisser place à une épouvante viscérale.
— Non… Claudia, non ! Arrête ! Ne fais pas ça ! bafouilla-t-elle, oubliant son jeu de scène pour se contorsionner contre le dossier de velours.

— Tu n’as rien à craindre si tu es malade, n’est-ce pas ? ricanai-je sans la moindre pitié.

D’un geste d’une rapidité foudroyante, je relevai le pan argenté de sa robe pour dévoiler son mollet droit et j’abaissai l’aiguille vers son muscle avec une détermination implacable.

Ce qui se produisit alors fit vaciller l’ensemble des certitudes de la haute société espagnole.

Avant même que la pointe de métal ne traverse le tissu de son bas de soie, Inés poussa un hurlement de bête traquée et bondit.

Ce ne fut pas le soubresaut maladroit d’une convalescente. Ce fut le saut agile, nerveux et parfaitement coordonné d’une jeune femme de vingt-quatre ans en pleine possession de ses moyens athlétiques. Elle atterrit sur ses deux pieds au milieu des débris d’une coupe de champagne qu’elle renversa dans son élan, recula de trois pas rapides, les yeux fous, campée fermement sur ses jambes galbées, le souffle court.

Un silence de cathédrale tomba sur la salle de bal de l’hôtel Palace.

Trois cents personnes contemplaient la « pauvre paraplégique » debout, parfaitement droite, stable, en équilibre sur ses escarpins argentés. Don Eduardo resta la bouche entrouverte, sa canne lui échappant des doigts pour heurter le marbre avec un claquement sec qui résonna jusqu’aux voûtes dorées. Enrique devint livide, semblable à un cadavre ambulant, ses yeux oscillant entre sa maîtresse miraculeusement debout et les regards accusateurs des invités les plus influents du pays.

— Inés… ? balbutia Don Eduardo, la voix étranglée par une incompréhension vertigineuse. Tu… tu te tiens debout ?

Inés comprit l’irréparable. Elle tenta de vaciller, de fléchir les genoux pour feindre un miracle divin ou une convulsion hystérique :
— C’est… c’est un choc ! Mes jambes ont bougé par réflexe ! Enrique, aide-moi, je perds l’équilibre !

— Épargne-toi ce ridicule numéro de foire, ma chère sœur, lançai-je d’une voix claire qui dominait la stupéfaction générale. Ton réflexe a la mémoire bien courte. Tu marchais déjà à merveille hier après-midi dans le cabinet privé du docteur Navarro.